Affichage des articles dont le libellé est Israël. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Israël. Afficher tous les articles

JUDAISME, Holocauste, Christianisme, Israël, LEVINAS

L’Holocauste et la fondation de l'État d'Israël constituent ensemble un événement décisif dans les rapports entre judaïsme et christianisme. Après Auschwitz, le monde chrétien prend conscience que l'anti-judaïsme traditionnel relevait d'une rechute dans le paganisme : la violence exercée contre le peuple juif reproduisait la même logique sacrificielle que celle subie par le Christ. Le refus juif du christianisme n'était donc pas pure obstination, mais aussi résistance à un christianisme devenu partiellement infidèle à lui-même. C’est en quoi ce dernier reconnaît explicitement la vérité du judaïsme et la mission historique du peuple juif ; cela se traduit finalement par la reconnaissance internationale de l’État d’Israël. Inversement, la création d'un État juif manifeste une reconnaissance implicite de la vérité chrétienne : en fondant un État, le peuple juif reconnaît qu'il n'est pas au-dessus de la condition humaine, qu'il peut être détruit et qu'il doit se protéger comme tous les autres peuples. Juranville critique alors Levinas, auquel il reproche de demeurer attaché à une conception traditionnelle du judaïsme située au-delà de l'histoire et de refuser la possibilité d'un savoir philosophique capable de juger le sens des événements historiques. De ce refus découle une incapacité à comprendre pleinement la nouveauté d'Auschwitz et la signification profonde de la fondation d'Israël. Levinas tend à penser l'Holocauste comme une persécution certes majeure et terrible, mais ne faisant que s’inscrire dans la suite des précédentes, alors qu’il s’agit d’une rupture historique absolue. Sa critique culmine dans la discussion de la responsabilité infinie envers autrui : si elle demeure valable éthiquement, elle doit être limitée politiquement par l'exigence de justice et de protection. L'État devient alors le signe concret qu'une limite a été posée à la répétition du sacrifice, et la fondation de l'État d'Israël marque l'entrée définitive du peuple juif dans l'histoire universelle.


Si Levinas ne peut pas peser et penser le sens fondamental de l’établissement de l’Etat d’Israël, c’est parce qu’il ne reconnaît pas en même tant que celle de du judaïsme, la vérité du christianisme. Penser en quoi, pour le peuple juif, tout élu qu’il soit, est humain, cette fondation est absolument nécessaire. Impossible dès lors pour Levinas de penser ce qui fait, selon nous, le sens essentiel de la fondation de l’État d’Israël, le fait qu’elle manifeste la reconnaissance, certes implicite et néanmoins indubitable, par le peuple juif, de la divinité du Christ et de la vérité du christianisme. Ce qui correspond, à nos yeux, à la reconnaissance, explicite cette fois, par le monde chrétien, historico chrétien, de la vérité du judaïsme, le peuple juif ayant subi en tant qu’élu dans l’holocauste une passion semblable à celle que le Christ, l’élu par excellence, a subi et traversé. Il fallait pour le peuple juif, et parce qu’il est humain, un État pour le protéger, mais un État qui devra toujours se défendre sans baisser la garde. Et une justice qui doit être posée comme tel dans le savoir Philosophique. Car Levinas reste réticent, au nom de ce qu’il considère comme l’éthique pure, devant toute limite et mesure qu’on voudrait assigner à la responsabilité pour autrui, et notamment pour les persécutions qu’on peut en subir. De là sa provocante formule : « je suis responsable des persécutions que je subis ». Formule qu’il en est venu à nuancer : « mais seulement moi ! Mes proches ou mon peuple sont déjà des autres et, pour eux, je réclame justice ! ». Mais la fondation de l’État d’Israël montre qu’une limite absolue a été posée à ces persécutions.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUDAISME, Singularité, Christianisme, Holocauste, ROSENZWEIG

Comment définir le judaïsme comme religion de la singularité alors qu'il se présente lui-même comme religion de la Loi ? La loi juive n'est pas une loi païenne, extérieure et écrasante, mais une loi que chacun doit librement réinterpréter et recréer ; elle existe précisément pour faire advenir la singularité véritable. Le judaïsme est donc fondamentalement religion de la singularité. Cependant cette singularité est menacée de se refermer sur elle-même et de transformer l'élection en privilège exclusif. On trouve chez Rosenzweig une remarquable description de la vérité du judaïsme : importance de l'amour du prochain, centralité de l'individu devant Dieu, conscience de l'élection. Mais il persiste à présenter Israël comme déjà arrivé au terme de l'histoire, vivant dans une sorte de rédemption éternelle hors de l'histoire universelle. Le judaïsme risque alors de neutraliser sa mission universelle en gardant pour lui la vérité qu'il porte. L'Holocauste constitue alors un tournant décisif : pour la première fois, le peuple juif tout entier est visé par un projet rationnel d'extermination, non en raison d'une race, mais parce qu'il symbolise l'élection et l'exigence éthique universelle. Dès lors, le peuple juif ne peut plus demeurer hors de l'histoire ; il doit reconnaître sa propre finitude et assumer une existence politique. La fondation de l'État d'Israël apparaît ainsi comme l'entrée définitive du judaïsme dans l'histoire universelle. Elle permet en même temps une reconnaissance réciproque entre judaïsme et christianisme : le christianisme reconnaît dans l'Holocauste une répétition de la Passion du Christ, tandis que le judaïsme reconnaît que l'élection n'abolit pas la vérité de la grâce chrétienne. Le judaïsme atteint alors sa pleine vérité en montrant que l'élection est universalisable et destinée à tous les hommes.


Que le judaïsme se définisse comme religion et singularité, cela peut étonner. N'est-il pas religion de la loi, comme le christianisme est religion de l'amour ? « La Thora » « la Loi », n'est-ce pas ainsi que les juifs désignent les cinq premiers livres de la Bible ou Pentateuque ? Le Talmud ne dit-il pas que Dieu lui-même apprend dans la Thora ? Mais justement, ce que le judaïsme veut, c'est une loi qui soit vraie. Non pas une loi qui, de son universalité, accable l'existant. Mais une loi qui laisse l'existant la reconstituer à partir de soi, dans l'autonomie, comme en témoigne sans cesse le Talmud. Or le judaïsme ne peut avoir sa pleine vérité de religion avec la singularité que si la singularité qu'il proclame (et qui est toujours menacée de se refermer sur elle-même) non seulement porte en elle l'altérité essentielle, mais en vient à la confirmer expressément, et comme altérité qui se déploie en religion. Que si, de même que le christianisme l'avait fait avec le judaïsme après l'Holocauste, celui-ci reconnaît, de son côté, la vérité pure du christianisme. Ce qui se produit, selon nous, avec la fondation de l'État d'Israël.”
JURANVILLE, FHER, 2019

FIN DE L’HISTOIRE, Epoque actuelle, Finitude, Inconscient

L’époque actuelle correspond, pour Juranville, à l’accomplissement final de l’histoire : il s’agit désormais d’assumer pleinement ce qui a été révélé, en intégrant la finitude radicale comme dimension constitutive et inéliminable de l’existence. Refuser cette tâche expose l’humanité à des catastrophes. L’affirmation de l’inconscient par Freud marque ici un moment décisif : elle engage à traverser toutes les formes de refus de l’existence (refoulement, déni, forclusion) jusqu’au surgissement du sens inconscient, construit dans l’épreuve même du non-sens. La philosophie doit reprendre cette découverte, en reconnaissant dans l’inconscient l’essence même de l’existence, ce qui conduit à l’élaboration d’un savoir logique ultime structurant l’ensemble du réel (ternaire de Dieu, quaternaire de l’existence, quinaire de l’histoire, sénaire du savoir). Sur le plan social et politique, cette situation débouche sur une institution paradoxale : le capitalisme. Celui-ci apparaît comme la forme minimale et nécessaire de l’idolâtrie propre à la finitude humaine, dans laquelle le sujet se rapporte à un faux Autre (le capital, équivalent du Surmoi), mais d’une manière compatible avec l’émergence de l’individualité, à condition d’être strictement régulé par le droit. La fin de l’histoire se définit alors comme un monde où chacun dispose effectivement des conditions pour devenir individu. Cette fin est historiquement scellée par deux actes complémentaires : la fondation de l’État d’Israël par le peuple juif, qui assume sa finitude et renonce à toute prétention messianique, et la reconnaissance de cet État par le monde historico-chrétien, qui assume ainsi sa dette et se prémunit contre toute régression païenne. Toutefois, la reconnaissance universelle du savoir philosophique exige encore qu’il s’ouvre à la vérité des autres mondes : le monde de la culture avec les sociétés orientales et extrême-orientales, et le monde traditionnel avec la société islamique, afin que l’universalité ne soit pas domination, mais reconnaissance effective de la pluralité des voies spirituelles.


Ce qu’implique la finitude radicale, c’est que toujours d’abord et toujours en quelque manière l’homme se soumet à un Autre faux qui est idole pour lui (le Surmoi) et face auquel il n’aurait pas à se poser, à avoir une consistance d’individu (c’est ce qu’on doit découvrir en toute cure). Et le capital est la forme sociale minimale de pareille idole, celle à laquelle on se rapporte quand on peut néanmoins, par le droit (et cela a lieu aussi dans la cure), s’établir dans son individualité, loin de tout paganisme (et, individuellement, de toute libido).
Et certes le refus primordial se manifestera encore. Mais il n’a plus à être assumé davantage, et il a simplement à être tenu en lisière par le droit et combattu s’il le faut, quand il prend la forme du terrorisme et s’exerce contre ce qu’est devenu le monde social. Car ce monde est celui de la fin de l’histoire dès lors que, par les progrès du droit, chacun aura reçu toutes les conditions pour devenir, s’il le veut, individu.”
JURANVILLE, 2017, HUCM