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PULSION, Objet a, Corps, Autre, LACAN

La pulsion correspond à une forme de négativité différente de celle du désir ou de la jouissance. Contrairement à une négativité qui conduirait à une disparition pure et simple, au vide de la Chose, la pulsion accueille la différence du symbolique et s'organise en circuit autour d'un manque spécifique. Elle est un mouvement circulaire qui s'organise autour d'un vide corporel, en fait le tour et revient à son point de départ. Sa temporalité propre est celle de l'aller-retour et de la répétition. L'objet qui semble être visé n'est que le support imaginaire de ce mouvement. Ce qui compte véritablement, c'est la source corporelle de la pulsion, la béance autour de laquelle elle s'organise et le rapport à l'Autre qui rend possible son circuit. Le corps n'est pas considéré seulement comme une totalité organique, mais comme une surface constituée de limites et d'ouvertures, les zones érogènes étant les lieux privilégiés où se manifeste le mouvement pulsionnel, parce qu'elles constituent des bords, des lieux de passage et de séparation entre l'intérieur et l'extérieur, de plus érogènes en tant qu’elles sont spécialement impliquées dans la relation à l’Autre. L'objet ‘a’, selon Lacan, se constitue alors comme un élément imaginairement séparé du corps, une partie devenue extérieure et apparemment autonome, alors qu’il n’est que le versant positif d’un vide corporel : il donne une forme à un manque sans pouvoir le supprimer. C’est pourquoi la pulsion se caractérise par son circuit répétitif et par l'exclusion de tout objet absolu susceptible de lui apporter une satisfaction définitive. L'objet de la pulsion est cette « petite chose détachée du corps » que le sujet semble vouloir s'approprier, mais cette séparation ne signifie pas qu'il aurait perdu une unité corporelle originellement pleine : elle révèle plutôt l'absence d'une totalité qui n'a jamais existé que dans l'imaginaire. L'appropriation de l'objet échoue donc nécessairement, car aucun objet ne peut restaurer cette unité supposée. La substituabilité de l'objet confirme qu'il ne possède pas de valeur pulsionnelle par sa seule matérialité : il occupe la place d'un vide que des objets différents peuvent venir investir. C’est pourquoi, encore une fois, la pulsion se comprend par sa source, la zone érogène, où la séparation se manifeste comme une béance plutôt que comme la perte effective d'une partie du corps. La pulsion est le mouvement qui fait le tour de cette ouverture, selon une structure que l'image lacanienne du tore permet de représenter. L'objet qui semble être recherché à l'extérieur apparaît ainsi, lorsqu'on considère le circuit dans son ensemble, comme l'indication du vide intérieur qu'il ne peut combler. L'objet a n'existe donc pas indépendamment de sa fonction : c'est le mouvement pulsionnel qui le fait intervenir comme objet réel dans le rapport au manque. Ce manque lui-même n’a pas d’autre origine que le désir de l’Autre. Raison pour laquelle ce mouvement manifeste aussi une forme de réversibilité entre objet et sujet, dans la mesure où la pulsion s’articule au fantasme : le fantasme est ce qui organise la rencontre du sujet avec le désir de l'Autre et donne une forme à la position qu'il occupe dans ce désir. La pulsion ne consiste pas simplement à agir sur un objet, mais à prendre soi-même une position d'objet dans le désir de l'Autre. “Se faire” voir ou occuper la place du regard, du sein ou du déchet signifie que le sujet participe à un circuit où il devient lui-même l'objet autour duquel la relation s'organise. La pulsion donne ainsi une forme corporelle et répétitive à la négativité du signifiant : loin de conduire à la récupération d'une plénitude perdue, elle manifeste l'impossibilité structurelle de cette plénitude - du simple fait que le corps du sujet soit signifiant pour l’Autre - et la manière dont le sujet s'organise autour de cette absence.
On comprend dès lors pourquoi la psychanalyse lacanienne distingue précisément cinq types de pulsions : pulsions orale, anale, phallique, scopique et invocante, et pas une de plus. Il ne suffit évidemment pas de les rapporter à différentes zones du corps ; ni à des étapes chronologiques du développement du sujet. Chacune correspond à un moment logique de la relation du sujet à l'Autre, c'est-à-dire à une manière particulière dont l'Autre prend une fonction signifiante, dont le sujet se constitue dans son désir et dont l'objet ‘a’ apparaît. Respectivement : l'Autre d'abord vécu comme plénitude ; puis l'Autre dont le désir devient énigmatique et dont la demande commande le sujet ; ensuite la réversibilité de la relation de désir autour du phallus ; puis le regard, qui manifeste une puissance dissimulée derrière le monde ; enfin la voix, qui apparaît dans l'acte même de la parole et dans l'attente d'une réponse de l'Autre.



“Tel est le trait principal de la pulsion, qui la distingue essentiellement du désir. Distinction valant autant pour la pulsion de mort que pour les pulsions dites partielles. Dans ce dernier cas, les déterminations proposées par Freud s’ordonnent à partir de la détermination fondamentale, qui conjugue une temporalité spécifique et l’exclusion a priori de l’objet absolu. Freud parle, dans l’ordre, de la poussée, du but, de l’objet et de la source. Ces deux derniers caractères sont les plus significatifs. L’objet d’abord est cette « petite chose détachée du corps » que Freud évoque dans l’analyse de « L’Homme aux Loups ». Élément séparé fantasmatiquement du corps à partir du désir de l’Autre, et du signifiant qui l’organise, soit le phallus. Mais élément dont la séparation ne peut être imputée qu’au fait que le sujet n’est pas la Chose comme plénitude. La séparation marque donc la perte de l’unité, ou plus exactement, parce que cette unité n’a rien que d’imaginaire, son absence. D’où le mouvement pulsionnel qu’on peut préciser comme étant d’appropriation. Mais justement d’appropriation qui échoue.”
JURANVILLLE, 1984, LPH

JOUISSANCE, Signifiant, Temps, Corps, LACAN

La jouissance a bien un rapport avec le sensible et avec le corps, mais dans la mesure où celui-ci est le lieu d’une signifiance. “Un corps, cela se jouit. Cela ne se jouit que de se corporiser de façon signifiante” dit Lacan. Or la plénitude de la jouissance se déroule dans une temporalité non mondaine qui est épreuve du temps réel, une temporalité différente de celle du bonheur, laquelle se déroule dans le temps imaginaire. La jouissance du corps est donc toujours une jouissance du signifiant, qui “ne consiste pas simplement à être selon le signifiant, mais à poser le signifiant comme signifiant... c’est l’épreuve de la signifiance comme telle” précise Juranville.


“La jouissance du signifiant ne consiste pas simplement à être selon le signifiant, mais à poser le signifiant comme signifiant. C’est l’épreuve de la signifiance comme telle. Le temps réel n’y est autre que la position, qui n’est pas savoir, mais épreuve. Il ne saurait y avoir de savoir de la jouissance. Le savoir suppose l’émergence du signifié et le monde, la jouissance relève du signifiant. La jouissance est épreuve comme la souffrance, jouissance et souffrance étant les deux modes fondamentaux de toute épreuve. Position du signifiant comme signifiant, la jouissance correspond au troisième moment logique du désir (soit à son accomplissement).”
JURANVILLE, 1984, LPH