Lacan s’est attaché à distinguer progressivement la psychanalyse de la science pour la définir comme un discours dont la spécificité tient à ses effets sur le sujet. Au départ, il veut maintenir la psychanalyse dans un rapport à la science, en demandant : « Qu'est-ce qu'une science qui inclut la psychanalyse ? » Il ne s’agit donc pas simplement de faire de la psychanalyse une science humaine parmi d’autres, mais de repenser la science elle-même à partir de ce que la psychanalyse lui révèle. La science produit un savoir sur son objet, mais elle ne prend pas nécessairement en charge la transformation de celui auquel ce savoir s'adresse. La psychanalyse, au contraire, engage celui qui s'y soumet dans une expérience susceptible de modifier radicalement son rapport à lui-même. Elle ne se borne donc pas à établir des propositions concernant l'inconscient : elle organise les conditions dans lesquelles celui-ci peut se manifester et produire ses effets. C’est pourquoi également il est important de caractériser la psychanalyse comme discours : le discours n’est pas ici simplement une suite de propositions, il est une manière de se rapporter à un autre, de lui adresser quelque chose et d’agir sur sa position. Dans la cure, cette efficacité repose sur la règle de l'association libre, par laquelle l'analysant renonce provisoirement à maîtriser sa parole (comme dispensé de sa fonction de “sujet”) et découvre que celle-ci est traversée par des déterminations qui échappent à son intention consciente. Il peut ainsi accéder à une vérité qu'il ne possédait pas préalablement sous la forme d'un savoir explicite, et ainsi redevenir progressivement sujet de ses dires. Le discours psychanalytique est donc un dispositif dans lequel le sujet peut être affecté par sa propre parole. Cette transformation suppose toutefois une position singulière de l'analyste. Celui-ci est d'abord investi par l'analysant comme détenteur du savoir qui lui manque, selon le mécanisme du “sujet supposé savoir”. Mais cette supposition, nécessaire à l'engagement dans l'analyse, risque également d'entretenir une dépendance, une fascination. L'analyste doit donc renoncer à s'identifier à cette fonction de maîtrise, et accepter plutôt d’occuper la place de l’”objet a”, soit ce reste irréductible, ce “déchet” qui se constitue dans le rapport du sujet à l'Autre. En acceptant d'occuper une position dépourvue de consistance substantielle - une “non-pensée” autant qu’un “désêtre” - l'analyste rend possible la dissolution de la fascination dont il était initialement l'objet. On comprend pourquoi la position de l’analyste est si paradoxale : il doit soutenir une fonction dont l’accomplissement exige qu’il ne s’y identifie pas. Son efficacité ne consiste pas à affirmer toujours davantage son autorité, mais à rendre possible la disparition de cette autorité comme fondement de la vérité de l’autre.
C'est à partir de cette conception que Lacan met en cause le discours philosophique, auquel il reproche de méconnaître les conditions langagières et la dépendance à l'Autre qui rendent pourtant possible toute prétention à la vérité. La philosophie tendrait à se représenter comme capable de fonder son discours en toute autonomie, en négligeant la finitude qui affecte constitutivement le sujet parlant, comme si elle pouvait « se déprendre de l’appareil qui partout agit dans un matériel de langage » (Lacan). La théorie des quatre discours conforte Lacan dans cette conviction, en même qu’elle consacre la séparation de la psychanalyse d’avec la science. Les discours du maître (auquel Lacan tend à réduire la philosophie), de l'hystérique et de l'université, organisent des rapports dans lesquels le sujet demeure exposé à une position de maîtrise qui le fascine. Le discours analytique se distingue en ce qu'il rend possible une appropriation subjective du savoir, sans qu’aucune vérité, toutefois, ne puisse s’y dire toute. Lacan déplace alors la question de Descartes : faut-il un Dieu pour garantir le champ de la vérité ? Sa réponse est que le problème a changé, puisqu’il n’y a plus, dans le champ de l’Autre, de possibilité d’une consistance entièrement garantie du discours. Juranville voit là une difficulté fondamentale. En effet Lacan critique la consistance du discours, mais il recherche lui-même une consistance. Si la vérité ne peut plus recevoir de garantie ultime dans le champ de l'Autre, qu'est-ce qui permet encore d'en penser la cohérence ? La réponse de Juranville est que Dieu peut “garantir” tout en s’effaçant… Il évoque même le Tsimtsoum de la Kabbale : l’idée d’un retrait ou d’une contraction de Dieu qui rend possible l’existence d’un monde dans lequel l’homme peut à son tour agir. Autrement dit Dieu peut être à la fois ce qui garantit le champ de la vérité et ce qui s’efface pour que l’homme puisse lui donner consistance. Ce rapport à l’Autre constitutif du Dieu vrai de la Révélation, qui se manifeste par sa grâce, Juranville le décline comme possibilité de la créature (c’est la liberté) et de son propre discours, sous certains conditions. Ces conditions sont certes réunies dans le discours analytique, pour toutes les raisons déjà évoquées, mais elles le sont aussi dans le discours philosophique : ce discours peut lui aussi transmettre effectivement sa vérité à autrui sans l'assujettir. Juranville maintient la possibilité d'une philosophie qui ne serait pas seulement vraie, mais qui ferait aussi justice à la liberté de celui auquel elle s'adresse ; ce qu’elle prouve en reconnaissant d’abord la vérité (partielle) des autres discours, et pratiquement en se dégageant elle-même de toute position de maîtrise, notamment dans le champ politique.
“Pour Lacan, les trois premiers discours qu'il décrit, et dont nous avons dit qu'ils ont des correspondants dans le champ de la philosophie, sont voués à susciter en leur autre un « effet de fascination » — ils ne peuvent pas apparaître, à cet autre auquel ils s'adressent, dans quelque vérité qu'ils auraient en eux-mêmes. La fascination étant toujours exercée par le maître, qu'il parle (discours du maître), qu'on lui parle (discours de l'hystérique), qu'on y fasse référence (discours de l'université). Seul le discours psychanalytique, parce que la maîtrise y est à conquérir (par celui qui est entré en analyse), produit un « effet de sens », apparaît dans sa vérité au patient qui la reconstitue à partir de soi. Nous-même reprenons à notre compte cette présentation par Lacan des quatre discours fondamentaux, mais, parlant du point de vue de la philosophie, nous ajoutons qu'un discours proprement philosophique peut être à partir de là conçu comme passant avec toute sa vérité à son autre et comme ne le soumettant en aucune manière à quelque fascination mortifère.”
JURANVILLE, FHER, 2019
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