PULSION DE MORT, Signifiant, Répétition, Chose, LACAN

La pulsion de mort désigne avant tout la négativité que le signifiant introduit dans l'existence, négativité qui se manifeste dans la perte de jouissance et la rencontre avec la Chose. La Chose (das Ding) désigne ce qui est visé comme une plénitude absolue, un lieu supposé de satisfaction qui dépasserait les satisfactions partielles. Or c'est précisément au moment où la jouissance semble atteindre son accomplissement que la Chose manque. L'objet supposé remplir le désir se dérobe, et le lieu même où la satisfaction absolue était attendue apparaît comme vide. Se produit alors l’aphanisis, c'est-à-dire la disparition ou l’évanouissement du désir. Autrement dit, dans l'instant où la jouissance semble abolir le manque, elle fait également apparaître l'impossibilité de supprimer définitivement ce manque. La pulsion de mort se déploie alors sans objet au sens où l'objet ‘a’ est l'objet autour duquel tournent les pulsions partielles. Elle ne vise pas un objet particulier susceptible d'apporter une satisfaction déterminée. Ce dont elle fait le tour est le vide de la Chose elle-même.
Les pulsions partielles peuvent s'organiser autour d'objets qui prennent une fonction privilégiée dans le désir : le sein, les fèces, le regard, la voix, entre autres dans la théorie lacanienne. Mais la pulsion de mort, elle, concerne le manque plus radical qui rend possible cette circulation des objets sans jamais permettre de retrouver une jouissance absolue. Mais la jouissance manquante de la Chose n’est pas indépendante de la jouissance phallique, du signifiant phallus, ni du signifiant en général. Pourquoi ce vide se retrouve-t-il « à l'intérieur même du sujet » comme l’écrit Juranville ? La jouissance phallique concentre la jouissance en un point, mais cette concentration s'effectue au détriment du corps dans son ensemble : la plénitude du phallus creuse le corps. Le remplissement d'un point particulier correspond à une dépression ailleurs. Autrement dit, ce qui paraît constituer un sommet de satisfaction ne rétablit pas une unité corporelle pleine ; il fait ressortir la séparation entre la jouissance localisée et le corps comme totalité. Quand la jouissance survient, le sujet lui-même devient la Chose en tant que vidée. Il ne faut pas en conclure que le sujet se réduirait littéralement à la Chose, ni que toute jouissance produirait nécessairement un état psychique de vide. Disons plutôt : le sujet est marqué, constitutivement, par l'impossibilité d'une satisfaction totale et par la négativité que cette impossibilité introduit dans son rapport à lui-même.
La négativité dont on parle est liée à la structure du langage. Le signifiant introduit des différences, découpe le réel, permet de représenter quelque chose en son absence et fait ainsi apparaître un écart entre les choses et leur présence immédiate. Grâce au signifiant, quelque chose peut être nommé sans être présent, rappelé sans être retrouvé, attendu sans être obtenu. Le langage ouvre donc un espace dans lequel le désir devient possible, mais où la présence immédiate ne peut plus suffire à elle-même. La négativité atteint son summum lorsque le sujet pose en lui le signifiant phallique dans sa signifiance, soit le signifiant du désir à l’état pur. L'idée est que la jouissance phallique actualise une structure déjà impliquée par le signifiant : celle d'une présence qui ne peut être obtenue qu'au prix d'une séparation, d'une coupure ou d'une perte. La pulsion de mort se manifeste alors comme le versant négatif de cette jouissance, non parce que la jouissance serait simplement mortifère, mais parce que sa recherche rencontre l'impossibilité de la plénitude qu'elle semble promettre. Ajoutons que cette négativité est déjà impliquée par le signifiant à partir duquel le sujet se constitue comme sujet désirant, notamment dans le trait unaire et l'identification symbolique. Le sujet ne devient pas d'abord un être pleinement constitué, puis ne découvre qu'ensuite le manque. Il se constitue comme sujet dans un ordre symbolique qui introduit déjà une différence entre lui-même et ce qui le représente. L'identification symbolique lui donne une place, mais cette place ne restitue jamais une identité immédiatement pleine. La pulsion de mort n'est pas simplement une force qui s'opposerait de l'extérieur à la vie ; elle est liée à la structure même qui permet au sujet de désirer. La négativité n'est pas un accident ajouté à une existence qui aurait pu être parfaitement pleine ; elle est impliquée dans les conditions symboliques de cette existence.
C’est en ce sens que la pulsion de mort peut être perçue comme une volonté de destruction, mais aussi comme une « volonté de recommencer sur de nouveaux frais » écrit Juranville, voire à une « volonté de création à partir d'un rien ». La pulsion de mort prend donc un sens paradoxalement productif. Elle ne désigne pas seulement ce qui défait la vie : elle est aussi liée à la possibilité de ne pas rester enfermé dans les formes déjà constituées. Le sujet ne pourrait créer du nouveau si tout devait demeurer dans la continuité parfaite de ce qui est. Sauf que si la négativité ouvre une possibilité, elle ne garantit pas à elle seule que cette possibilité sera effectivement réalisée. Son moteur essentiel est la répétition. Et là encore nous retrouvons le propre du signifiant. Ce qui revient, c'est une structure signifiante, un certain agencement qui se maintient à travers des situations différentes. La répétition peut produire du non-sens, dans la mesure où elle semble reconduire mécaniquement quelque chose sans apporter de satisfaction nouvelle ; mais elle ouvre simultanément un espace de sens : le sujet peut reconnaître, interpréter et éventuellement transformer ce qui se répète.
Freud, quant à lui, avait découvert la répétition dans le champ d’un “au-delà du principe de plaisir”, lors de phénomènes qui résistent à l'explication par la seule recherche du plaisir. Dans les symptômes et dans le transfert, certains événements psychiques se répètent alors même que leur répétition ne procure aucune satisfaction évidente. La difficulté est considérable : si le psychisme tend fondamentalement à rechercher le plaisir et à réduire les tensions, pourquoi répéter ce qui fait souffrir ? Freud avance l'hypothèse d'une compulsion de répétition qui ne se laisse pas ramener au principe de plaisir. Il élabore alors la notion de pulsion de mort, en opposition et en articulation avec les pulsions de vie. Certes, en rapportant la pulsion de mort à une tendance fondamentale du vivant vers un état antérieur, Freud tend à biologiser un phénomène qui relève en réalité de la structure signifiante. Ce qui se répète n'est pas simplement une énergie biologique qui chercherait à ramener l'organisme à un état antérieur ; c’est un signifiant, ou plus exactement une structure signifiante, et à travers elle toujours le même désir d’une plénitude qui se dérobe. L’absolu que vise le désir serait une situation de plénitude parfaite, dans laquelle rien ne manquerait et où aucune répétition ne serait nécessaire. Sauf que la répétition marque précisément l'écart entre ce qui revient et ce qui ne peut être restitué, elle ne fait qu’introduire une discordance. C'est pourquoi Lacan peut associer la répétition à la « perte de la jouissance », et c’est aussi pourquoi il introduit l’objet ‘a’ à ce point précis. L’objet ‘a’ n’est pas simplement l'objet concret que le sujet désire posséder, il est ce qui fonctionne comme cause du désir, ce autour de quoi le désir s'organise sans pouvoir trouver dans un objet particulier son accomplissement définitif. Il est l’objet (toujours partiel) de la pulsion, même s’il tient la place de la Chose, qui elle est l’objet absolu (jamais atteint) de la jouissance. Tenir la place de la Chose n’est pas rien : il représente le point où le sujet peut investir un objet partiel comme s'il portait la promesse d'une jouissance absolue. L'objet ‘a’ possède ainsi une double fonction. D'un côté, il entretient le mythe de la plénitude : il laisse croire que la jouissance sexuelle pourrait restituer ce qui manque. De l'autre, il inscrit le désir dans une structure où la satisfaction reste partielle, où le désir se relance et où aucun objet ne peut abolir définitivement le manque. L'objet ‘a’ est donc lié à la pulsion de mort parce qu'il tient sa fonction de la perte de jouissance et du vide de la Chose. Mais il est aussi ce qui rend possibles les pulsions partielles et la circulation du désir. Il relie la négativité à une dynamique désirante, plutôt que de laisser le sujet face à un vide absolument inerte. D’ailleurs si le plaisir ne suffit pas à expliquer ce qui se produit dans la jouissance, il n’y est pas totalement étranger : il en est précisément la limite et ce qui en protège le sujet. La pulsion de mort n'est donc pas simplement l'opposé de la jouissance. Elle désigne la négativité qui accompagne la jouissance lorsqu'elle rencontre l'impossibilité de la plénitude, et qui se manifeste dans la répétition comme retour vers cette limite.



“C’est le signifiant qui creuse le vide autour duquel il s’ordonne. Reliant la pulsion de mort au désir dans une certaine « volonté », Lacan dit ainsi qu’elle est volonté de destruction, volonté de recommencer sur de nouveaux frais, volonté de création à partir d’un rien que le signifiant inflige à ce qui est. C’est en effet, à partir du vide, du manque de la Chose que s’effectue l’émergence d’un sujet, par le signifiant. Création du désir à partir du vide. Mais le vide se déduit du signifiant lui-même, et précisément sous les espèces du signifiant en tant qu’il se répète. La répétition est le caractère essentiel de ce mode du signifiant qui implique la pulsion de mort. Car ce qui se répète est non-sens, mais qui ouvre en même temps un espace de sens selon le temps réel. Et c’est dans la répétition que la théorie psychanalytique a mis en évidence la pulsion de mort.”
JURANVILLE, 1984, LPH

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