A propos du “souci de soi” et même sur le thème de la “parrhèsia”, la psychanalyse révèle quelque chose que Foucault ne pouvait pas penser à partir de ses prémices : l’accès à l’individualité véritable suppose une grâce et une élection venues de l’Autre, et la reconnaissance sociale de cette possibilité exige une transformation historique et religieuse qui ne s’est pas accomplie avec Socrate seul. Chez Foucault, le souci de soi désigne notamment les pratiques par lesquelles un sujet travaille sur lui-même : il examine ses conduites, transforme son rapport à ses désirs, apprend à se gouverner et cherche à faire de son existence une certaine forme de vie. Dans ses recherches sur l’Antiquité, Foucault montre que l’individu ne se constitue pas simplement par la découverte d’une identité déjà donnée. Il se forme au moyen de pratiques, d’exercices et de rapports à la vérité. Mais la vérité, la parole vraie, ne surgit pas du néant, ni exclusivement du sujet lui-même, et Foucault ne dit pas explicitement quel rapport à l’Autre rend possible cet accès à la vérité. A la différence de la psychanalyse, qui les comprend dans sa pratique sans nécessairement les nommer, Foucault semble faire l’impasse sur le rôle de la grâce et de l’élection. La grâce ouvre au sujet la possibilité d’une transformation qu’il ne peut produire à partir de son identité enfermée ; et l’élection désigne l’accueil libre de cette possibilité. Ces notions sont présentes implicitement dans la pratique de Socrate, qui transforme ses interlocuteurs en les mettant au travail, en les supposant sachants malgré eux. Elles sont, en revanche, explicitement nommées dans les traditions juive et chrétienne, mais ne peuvent être pleinement conçues philosophiquement qu’après l’affirmation de l’existence, de l’altérité essentielle et de l’inconscient. Celui-ci représente l’identité originaire de l’Autre, qui doit pouvoir se recréer dans le sujet à partir de ses symptômes au cours de la cure. Le problème - propre à la philosophie - demeure le passage d’une parrhèsia éthique, transformant l’individu, à une parrhésia politique capable de transformer le sujet social. Socrate dispense grâce et élection aux individus qu’il interpelle par sa parrhèsia éthique, mais il ne parvient pas à réformer la société elle-même, en particulier le système social sacrificiel dont il devient lui-même la victime. Il ne peut qu’assumer moralement, et avec la plus grande dignité, son propre sort. Il faut le sacrifice du Christ pour ouvrir la possibilité d’une grâce adressée au peuple tout entier et plus seulement à quelques individus capables d’accueillir une parole philosophique. Simple ouverture et simple possibilité toutefois, tant cette grâce est loin d’être automatiquement accueillie par le sujet social, qui tend plutôt systématiquement à la rejeter. D’ailleurs cette réserve vaut pour le christianisme lui-même, car s’il affirme fondamentalement le sacrifice du Christ comme événement de salut et de grâce, cette affirmation ne signifie pas qu’il ait pleinement compris ou accueilli ce que cet événement rend possible. La formule de Rosenzweig selon laquelle le chrétien est un « éternel commençant » signifie bien que l’adhésion au Christ ne garantit pas à elle seule l’accomplissement de l’individualité véritable. Le chrétien doit encore franchir le seuil de sa propre transformation, ce qui suppose qu’il reconnaisse la tradition juive dont il ne peut simplement prétendre avoir dépassé la vérité.
PSYCHANALYSE, Individu, Sujet social, Parrhèsia, FOUCAULT
“Foucault, du fait de son point de départ, ne peut rien dire et ne dit rien de ce que la psychanalyse apporte de nouveau quant à la tradition en elle-même de l’individualité (souci de soi) : nouveau qui consiste à montrer comment le sujet individuel peut entrer dans son individualité véritable et s’approprier cette tradition. Foucault a bien l’idée que la psychanalyse, qui n’est pas science, est savoir, savoir vrai qu’il faut, contre le rejet qui en est fait toujours d’abord, s’approprier peu à peu dans le travail de la cure. Mais ce qu’il ne peut pas dire et ne dit pas, c’est que cette appropriation a comme conditions la grâce et l’élection venues de l’Autre. Grâce et élection supposées, mais non pas même nommées dans la pratique de Socrate. Nommées, mais non pas philosophiquement conçues dans la pensée religieuse (juive et chrétienne).”
JURANVILLE, 2017, HUCM
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