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PEUPLE, Création, Autonomie, Discours

La tradition vraie ne consiste pas à reproduire ce qui a été transmis ; l’objectivité vraie ne consiste pas à accepter ce qui est déjà reconnu. Tradition et objectivité ne deviennent vraies que si elles rendent possible la création, c'est-à-dire si ce qui a été reçu de l'Autre est librement « réeffectué » par chacun. Autonomie et vérité définissent ainsi la création, qui est le principe subjectif du discours du peuple. Si l'objectivité vraie reste seulement pensée ou supposée, l'objectivité socialement établie continue à organiser effectivement le monde. L’obstacle décisif - toujours le même - est la crainte que poser l’objectivité vraie et l’autonomie du fini revienne à revendiquer une maîtrise incompatible avec sa finitude. Pourtant l’autonomie n’est en rien auto-fondation, puisqu’elle surgit originairement dans l’Autre absolu. La tradition demeure la valeur suprême du discours du peuple : elle transmet à la fois l’événement où l’Autre s’est révélé et les œuvres successives qui en confirment la vérité. L’objectivité, quant à elle, est ce que la création vise et ce que la tradition transmet. Tradition et création ne s’opposent donc pas : la tradition vraie transmet précisément la possibilité de créer, tandis que la création vraie réeffectue une vérité reçue. Mais l’existant refuse d’abord cette création et demeure dans le discours effectif du peuple, ce que Hegel appelait “la substance du peuple” forgeant chez l’individu une conscience identitaire indépassable. Cette structure ne disparaît pas avec la modernité scientifique : les sciences positives, en dépit de leur rationalité formelle, prolongent existentiellement l’activité traditionnelle lorsque celle-ci reste ordonnée à des finalités déjà données (ce qu’Habermas de son côté appelle l’« intérêt technique »). À la création véritable se substitue alors l’évolution. Celle-ci accepte et peut même rechercher le nouveau, mais seulement comme développement de l’identité initiale, sans rupture créatrice ni fixation véritable de la finitude. Elle confond essentiellement innovation et création. L’évolution permet d’éviter l’Evènement. S'il n'y a que développement de ce qui était déjà donné, il n'y a pas d'histoire au sens fort, il y a seulement changement. L’histoire véritable exige au contraire qu’une nouveauté irréductible puisse surgir par un acte, prendre consistance dans une œuvre et transformer l’objectivité. L'histoire véritable ne peut pas reposer seulement sur quelques individus exceptionnels produisant des œuvres. Il faut un monde social capable d'accueillir ces œuvres, de les reconnaître, de les transmettre, de permettre à d'autres de créer à leur tour. Le discours du peuple vrai serait précisément cette infrastructure sociale de la création. Mais tant que l’existant refuse de poser ce discours comme effectivement reconnaissable par tous dans un monde juste, il demeure seulement supposé et laisse en pratique régner le discours ordinaire. Le triptyque est donc achevé : tradition comme transmission de la vérité, objectivité comme consistance reconnue de cette vérité, création comme acte par lequel chacun la réeffectue et introduit réellement du nouveau dans l’histoire. Sans tradition, la création oublierait qu'elle reçoit ses conditions de l'Autre ; sans création, la tradition deviendrait répétition ; sans objectivité, ni la tradition ni la création ne pourraient acquérir de vérité socialement reconnue.


“Le discours du peuple est enfin, dans son principe subjectif, création. Car qu’est-ce qui risque d’empêcher l’existant, quand il suppose, voire affirme l’objectivité vraie, de donner sa vérité effective au discours du peuple ? Qu’est-ce qui risque de le faire céder devant l’objectivité ordinaire ? L’idée que poser comme telle l’objectivité vraie, et donc proclamer l’autonomie de l’existant, cela serait reçu comme une affirmation de maîtrise qui contredirait en fait la finitude. Ce qu’il faut dès lors, c’est poser que l’autonomie recevra vérité, qu’ayant surgi dans le réel en tant qu’autonomie vraie de l’Autre absolu, elle apparaîtra comme devant être réeffectuée par chacun. Or autonomie et vérité définissent la création. C’est donc en affirmant la création qu’on donne sa vérité ultime au discours du peuple. Elle est le principe subjectif du discours du peuple.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT