En dehors de toute référence théologique, ce que Heidegger appelle Ereignis contient, sans le savoir complètement, une structure analogue au quaternaire du Verbe. L'Ereignis est ce qui « tient ensemble le temps et l'être » selon Heidegger. Juranville souligne la profonde originalité de de la théorie heideggérienne du temps. Le temps ordinaire apparaît comme tridimensionnel : passé – présent – avenir. Mais pour Heidegger, ce n'est pas encore le temps dans son essence. Il existe une quatrième dimension. Heidegger l'appelle la Reichen (« porrection ») : ce qui détermine et accorde les trois autres dimensions. Et Juranville accorde cette quatrième dimension, qu’il appelle “temps pur” ou temps originaire, à celle de la Chose. Le temps originaire produit les trois dimensions temporelles, exactement comme la Chose se déploie dans le quaternaire. L'Ereignis se présente à l'homme comme être, qui n’est pas une abstraction mais une pure possibilité de création. Mais l’homme fini vit dans le temps de l’expérience, qui n’est pas le temps pur. Donc cette invitation à créer, l’homme la reçoit dans son présent comme quelque chose qui lui vient du passé, qui avait d’abord rejeté par lui, et qu’il peut faire revenir comme avenir. L’Ereignis contient donc, selon Juranville, l’acte créateur lui-même. Mais la pensée de l’existence refuse encore au fini l’accès à une parole responsable, rationnelle et socialement reconnue comme autonome. Elle soupçonne cette autonomie de n’être qu’un retour à la parole ordinaire ou métaphysique et à l’effacement de la finitude. Juranville retourne alors cette objection : une parole absolue qui refuse au fini toute parole autonome risque de devenir elle-même l’Autre absolu faux, tout-puissant et fermé. Juranville refuse deux solutions symétriques : l’autonomie sans finitude (retour au sujet métaphysique) ; finitude sans autonomie (soumission à un Autre absolu qui parle à la place du sujet). Sa solution est une autonomie reçue de l'Autre. C'est précisément pourquoi la grâce, l'élection, le don et la foi sont indispensables. L’autonomie est la capacité de devenir soi-même Autre, à partir des conditions reçues de l'Autre vrai. Le sujet doit pouvoir devenir auteur de sa parole et de son œuvre sans cesser d'être un sujet fini.
“Une telle nomination, impliquant un tel travail créateur, la pensée de l’existence inévitablement la suppose et même l’affirme – car, sans pareille affirmation, on ne pourrait affirmer non plus une parole essentielle. Mais elle ne peut la poser comme telle. Et, d’une part, elle tend à la nouer inextricablement avec l’appel, à la réduire à l’appel par le nom (disons que le nom, certes, permet de rappeler à celui qui est appelé qu’il a reçu toutes les conditions) ; d’autre part, elle exclut que le fini soit jamais, par cet appel, conduit au terme, à la désignation vraie et « responsable ». Ainsi Heidegger, dans la conférence « La parole » : « Nommer, c’est appeler par le nom. Nommer est appel. » De même Lévinas qui dit de la « forme nominale de l’individu » – « irréductible à la forme verbale », à la « verbalité de l’essence », parce que cette forme nominale est produite dans l’acte de nomination par l’Autre – qu’elle est « inséparable de l’appel sans dérobade possible ou de l’assignation ».
Apportons même les précisions suivantes. D’une part que cette parole vraie, ainsi reconnue par toute la pensée de l’existence, est, théologiquement, comme parole primordiale, le Fils en Dieu, le Fils en tant qu’« engendré et non pas créé », mais aussi le Fils en tant que parole créatrice et par lequel seul la Création peut être déployée. D’autre part que c’est une telle parole créatrice, avec le quaternaire qui la caractérise, qu’il faut retrouver dans l’Ereignis tel que Heidegger le présente lors de sa conférence tardive « Temps et être » ; nous parlerons à ce propos du quadriparti du Verbe.”
JURANVILLE, FHER, 2019
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