PAROLE, Autre, Signification, Dialogue

La parole suppose une présence actuelle de l’Autre, même si cette présence ne signifie évidemment pas qu’il soit physiquement devant moi. Ce qui compte est que, dans l’acte de parole, l’Autre soit posé comme quelqu’un qui peut répondre. Il ne faut pas considérer simplement l’Autre comme le « destinataire » d'un message. Le destinataire est celui auquel une information est adressée ; mais il peut être absent. Une lettre a précisément un destinataire parce que celui-ci n'est pas là au moment où j'écris. La parole n’est pas un acte de maîtrise, puisque l’on attends toujours que quelque chose puisse venir de l'Autre : une réponse, une objection, une interruption, un silence. La coupure n'a donc pas besoin de se produire effectivement : la possibilité réelle de l'interruption suffit à structurer la parole. Mais elle demeure un acte, à la différence du discours qui est un système d’échange social dans lequel le sujet peut être pris. Pas de parole donc, sans l’attente de la parole de l’Autre, ni même sans l’attention à cette parole possible. Cela ne veut pas dire qu’on s’inquiète nécessairement de l’attention de l’Autre ou même de sa compréhension, laquelle relève du sens. La parole véritable est censée avoir du sens, mais elle pourrait très bien ne pas en avoir pour l’interlocuteur, elle n’en serait pas moins parole. En tout cas la parole est structurellement réversible, ce qui la distingue cette fois de la simple communication. Dans la parole, celui qui parle peut devenir celui qui écoute, et celui qui écoute peut devenir celui qui parle. Dans la communication c’est toujours un même locuteur qui s’exprime, si l’on peut dire, puisque l’échange d’informations tend à produite une unité au regard de laquelle les deux communicants n’en forment plus qu’un seul (ils sont “d’accord” sur ce qui est à communiquer). La parole, au contraire, maintient l’écart et la différence entre les locuteurs. Dans la parole, je m’adresse à l’Autre comme Autre, puisque, comme moi, il peut à tout moment reprendre l’initiative de la parole, sans nécessairement s’accorder sur ce que je viens de dire. Dans la parole, cette altérité implique une transcendance et suppose un désir : si j’adresse ma parole à l’Autre, c’est qu’il est en soi digne de la recevoir, il est donc lui-même le désirable. 

Le désir articulé à la parole conduit à la question du manque. Certes celui parle est marqué par le manque, mais cela ne signifie pas, Juranville le souligne, que toute parole soit essentiellement demande. Parler à l’Autre n’est pas demander quelque chose à l’Autre ; la parole est transcendance parce qu’elle est d’abord ouverture à l’Autre et non tentative de l’assujettir. Mais c’est une transcendance réversible. Le manque n’est pas ce qui cause la parole mais plutôt ce qui la constitue : à savoir - on l’a dit - la réponse, la coupure toujours en attente de l’Autre. De ce fait l’Autre s’avère également manquant (ce qui fait dire à Juranville : “Le manque dans la parole humaine apparaît dans l’écoute)… Il y a une exception notoire : la parole de Dieu, qui n’attend nulle réponse parce qu’elle ne se déroule pas dans la temporalité humaine. Elle appartient à une structure totalement différente : « elle est fulgurante (…), elle crée les oreilles qui peuvent l’entendre » écrit Juranville. Autrement dit elle est immédiatement créatrice. La parole de Dieu ne noue aucun dialogue, alors que la parole humaine est fondamentalement dialogue (différent de communication). Ce qui nous conduit à la problématique de la signification, car évidemment la parole n’est pas sans objet. L’on peut certes parler de n’importe quoi (plus difficilement “dire n’importe quoi”), mais le signifié latent fondamental demeure le même : d’après Lacan,  le signifié fondamental est lié au désir et à la castration. Cela signifie que ce dont on parle, quand ce signifié affleure, c’est du sujet lui-même, du sujet désirant ou “castré”. Le sujet se dit dans la parole vraie. Enfin, si la parole nécessite la signification, et si elle est dialogue, elle nécessite également un monde déjà-là (elle ne le crée pas comme la parole divine !) commun aux interlocuteurs, agrégeant les significations. Cela ne veut pas dire que l'acte de parole en lui-même ne produise pas quelque chose de nouveau, puisque le simple surgissement de la parole apporte une signification supplémentaire, et aussi des questions, des réponses, etc. De plus les paroles ne demeurent pas éternellement “en l’air”, elles peuvent induire un processus d’écriture, parfois jusqu’à l’oeuvre.


En tant qu’il parle, l’homme est marqué par le manque. Ce qui peut ne pas sembler évident. Que l’Autre soit désirable, « signifiant », sans doute. Mais que celui qui adresse la parole à cet Autre, manque, pourquoi ? Il ne faut pas répondre qu’on veut être écouté, ou que toute parole est demande. Car d’un côté la parole est ouverture à l’Autre, et non emprise sur l’Autre ; et de l’autre on ne s’attache ici qu’à l’acte pur de la parole, indépendamment de tout signifié qui renverrait au monde propre de l’Autre, et où pourrait se glisser une demande. La parole n’est pas demande. Le manque dans la parole humaine apparaît dans l’écoute. On évoquera peut-être la parole de Dieu. Mais toute parole n’inclut pas le manque. Ce qu’il faut dire simplement, c’est qu’avec Dieu on ne parle pas. On peut dans la prière parler à Dieu. Mais il ne se noue aucun dialogue. La Parole divine ne saurait être écoutée, parce qu’elle crée les oreilles qui peuvent l’entendre et qu’elle est fulgurante, sans la temporalité propre à la parole humaine. À quoi il faut se tenir ici.”
JURANVILLE, 1984, LPH

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