La liberté véritable ne consiste pas à s'affranchir de toute loi, mais à accueillir si profondément la loi juste qu'elle devient intériorisée, “immédiateté de la loi” selon Juranville. Cette liberté naît lorsque l'Autre vient « creuser » l'existence par sa loi, ouvrant une intériorité essentielle, distincte de l'intériorité psychologique ordinaire. Celle-ci n'est pas déjà présente avant toute relation : elle est produite par l'appel de l'Autre. Dans cette ouverture, l'Autre dépose une identité nouvelle qui devient progressivement celle de l'existant lui-même. L'autonomie n'est donc pas auto-fondation, mais appropriation libre d'une identité reçue. Lorsque cette intériorité s'accomplit, le sujet accède au savoir véritable : il comprend et assume rationnellement la nécessité de la loi, qu'il ne subit plus mais « reveut ». Cependant, ce savoir ne devient pleinement vrai que s'il peut être reconnu universellement. Il faut donc affirmer que cette intériorité n'est pas le privilège de quelques uns, mais une possibilité ouverte à tous. L'union de cette intériorité et de cette vérité universalisable constitue le savoir philosophique authentique.
LIBERTE, Intériorité, Loi, Savoir
LIBERTÉ, Autre, Angoisse, Résolution, HEIDEGGER
La liberté dont le sujet peut se prévaloir ordinairement n'est qu'une liberté formelle tant qu’elle s’éprouve pas comme relation véritable, constitutive, avec l'Autre absolu ; elle ne sert qu’à se protéger de la finitude et de l'angoisse impliquées par une telle relation, ceci afin de préserver l'identité immédiate du sujet. Contre la formule de Hegel selon laquelle la liberté consiste à ne rencontrer aucun Autre qui ne soit finalement soi-même, il faut soutenir que la vraie liberté suppose au contraire l'accueil d'une altérité irréductible. Le sujet ne pouvant supprimer toute référence à l'absolu, il substitue souvent au véritable Autre — qui donne grâce et autonomie — un faux absolu fabriqué par la pulsion de mort. Celle-ci se masque aussi bien dans la sexualité que dans ces processus d’objectivation que sont la science ou la métaphysique, également destinés à protéger le sujet contre l'angoisse. Juranville reconnaît à Heidegger une intuition fondamentale : la liberté est reçue, non produite par le sujet ; elle exige l'angoisse, l'acceptation de la culpabilité et la « résolution » devant l'être-pour-la-mort ( la résolution ou « se projeter silencieux et prêt à l’angoisse vers la culpabilité la plus propre » selon Heidegger). Mais il lui reproche de maintenir cette liberté dans une expérience existentielle sans objectivation rationnelle. Parce que Heidegger refuse qu'elle puisse devenir savoir universel, œuvre historique et vérité reconnue de tous, il condamne la liberté à demeurer uniquement « liberté pour la mort ». Cette conception risque alors de rejoindre paradoxalement la pulsion de mort qu'elle prétend dépasser, en laissant intactes les logiques de soumission et de sacrifice.
LIBERTE, Nécessité, Angoisse, Création, KIERKEGAARD
Il y a un “chemin de la liberté” déductible de la structure quaternaire de l’oeuvre : Objet – Sujet – Autre – Chose, car l’œuvre suit toujours le même parcours. D’abord la liberté veut s'objectiver, elle cherche immédiatement à devenir réalité ; c’est pourquoi elle rencontre la nécessité. Mais le sujet découvre rapidement que la nécessité existante n'est pas la vraie. Elle est celle du monde fini, des contraintes, des déterminismes naturels et sociaux, des institutions. Cette nécessité paraît détruire la liberté. Elle se replie alors sur la subjectivité, contre cette objectivité, mais découvre sa propre finitude radicale : c'est le moment de l'angoisse, que Kierkegaard définit comme une liberté entravée par elle-même et non par une nécessité extérieure. Le sujet découvre alors que la vraie liberté ne vient pas de lui mais qu’elle apparaît dans l'Autre, et même davantage, dans l'Autre absolu. Il découvre aussi - vérité paradoxale - que l’Autre lui-même veut pour soi la finitude et demande à l’existant de l’assumer à son tour jusqu’au bout, jusqu’à l’oeuvre. La création implique nécessairement la finitude. C’est pourquoi le dernier moment est celui de la Chose que l’existant doit devenir, en répétant, à sa manière, la création. La liberté peut ainsi se réaliser, loin de toute subjectivité isolée, sans devoir s’opposer au monde.