MESSIE, Sens, Non-sens, Idéologie

La philosophie veut un monde où le capitalisme est assumé comme expression de la finitude humaine et du désenchantement. Le capitalisme révèle le non-sens que les religions païennes dissimulaient sous les mythes et les sacrifices. Ce non-sens se manifeste, comme tel, dans la dépression essentielle qui est expérience authentique du vide et de la pulsion de mort, à l’opposé de la dépression inessentielle du monde profane, matérialiste et nihiliste, qui colmate le vide de l’existence par une aspiration frénétique au bonheur. Car la philosophie ne vise pas le non-sens pour lui-même : elle cherche un sens véritable qui ne nie jamais la finitude, ni ne s’y résout simplement, mais qui l'assume pleinement. Ce sens ne peut provenir uniquement de l'homme ; il est apporté par le Messie, envoyé par le Père pour restaurer le sens perdu de l'origine. Le judaïsme annonce ce Messie, tandis que le christianisme le reconnaît en Jésus-Christ. Et encore le véritable messianisme n'efface jamais le non-sens : tout projet de salut total intramondain devient une idéologie (ainsi le communisme, le nationalisme et le scientisme libéral) conduisant à de nouvelles formes du sacrifice. Benjamin a bien affirmé que seul le Messie peut accomplir l'histoire, et Levinas complète en précisant que chaque homme est appelé à devenir Messie en prenant sur lui la responsabilité d'autrui. Le salut est ainsi à la fois un don de l'Autre absolu et une tâche confiée à chaque individu dans l'œuvre de la justice.


“Un sens qui prétendrait effacer le non-sens ne peut avoir de messianique que l’apparence. Faux sens messianique, il a conduit, on le sait, à travers le conflit des idéologies, à la catastrophe absolue de l’holocauste. Ce qui vaut pour l’idéologie première, communiste, expressément messianique, et relevant du discours du clerc. Ce qui vaut aussi pour l’idéologie qui s’y oppose, la nationaliste, et qui relève, elle, du discours du maître. Ce qui vaut encore pour l’idéologie scientiste-libérale qui demeure après l’effondrement des deux autres, et qui relève du discours du peuple. Toute idéologie répète en aggravé, au nom d’un messianisme, le rejet, par le monde sacrificiel, de l’individu – et du vrai discours de l’individu.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

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