Après la logique comme son acte, et la physique comme son identification, le principe subjectif de toute théorie est la métaphysique. Une théorie ne devient pleinement vraie que lorsqu'elle est portée par un sujet capable de reconstituer lui-même le savoir dont l'Autre absolu est le principe. La métaphysique est ainsi définie comme l'unité du savoir et de sa vérité universellement reconnaissable. Aristote distingue déjà la physique, science des formes liées à la matière, et la métaphysique, science des formes séparées. Le Moyen Âge approfondit cette distinction grâce à la Révélation, qui introduit la finitude humaine et fait de Dieu la source du savoir véritable. Avec Descartes, la subjectivité devient le point de départ du savoir, garanti par Dieu ; Spinoza et Leibniz cherchent à construire un système métaphysique complet. Kant reconnaît l'aspiration universelle à la métaphysique mais nie qu'elle puisse devenir une science, tandis que Hegel affirme la possibilité d'un savoir absolu, tout en abandonnant paradoxalement le terme même de métaphysique. La pensée de l'existence (Kierkegaard, puis Heidegger), au nom d’une “transcendance” véritable, critique à son tour la métaphysique parce qu'elle identifie le savoir à une négation de la finitude. Mais manifestement cette critique manque son objet : la véritable métaphysique ne supprime pas la finitude, elle l'intègre comme condition même du savoir. Le tournant décisif est alors fourni par la psychanalyse. Reprise par la philosophie, elle permet enfin d'intégrer le désir, l'inconscient, la pulsion de mort et la finitude radicale dans un savoir rationnel. La métaphysique peut ainsi devenir un savoir effectivement reconnu, non plus seulement individuel mais social, le « discours métaphysico-magistral » qui doit accompagner la philosophie dans l'institution d'un monde juste. Elle ne se confond pas, pour autant, avec la philosophie comme telle, laquelle relève du discours “clérico-universitaire”. Au passage, Juranville valide la critique adornienne de Kant : penser l'absolu demeure possible, mais il est vrai qu’après Auschwitz, la métaphysique ne peut renaître qu'en assumant le nihilisme, le matérialisme et la catastrophe historique. Il retrouve plutôt chez Hegel l'intuition d'un savoir absolu qu'il s'agit désormais de repenser à partir de la psychanalyse. Quant à la théorie critique, de Horkheimer à Habermas, sa distinction entre théorie traditionnelle et théorie critique émancipatrice s’avère insuffisante : la première organiserait le savoir tout en naturalisant la violence sociale et la division du travail, mais la seconde tout en dénonçant cette violence n'explique pas comment la justice pourrait devenir universellement reconnue, faute d'intégrer pleinement la finitude radicale, révélée seulement par la religion et confirmée par la psychanalyse.
METAPHYSIQUE, Théorie, Philosophie, Absolu
“La théorie est enfin, dans son principe subjectif, la métaphysique elle-même. Car l’existant qui affirme une physique vraie, existante, soutient d’abord, au nom de la finitude radicale, que cette physique ne peut être posée comme universellement reconnue. Et il conforte en fait la physique sociale ordinaire, où la seule cause « libre » est un supposé « Autre absolu » dont l’existant en général, le fini, serait, au mieux, un instrument. Comment passer outre à cette conséquence ? En proclamant que l’Autre absolu vrai a donné, donne et donnera à l’existant toutes les conditions pour reconstituer, à partir de soi comme principe, le savoir vrai dont cet Autre lui-même est le principe par excellence. En proclamant le savoir et en même temps la vérité de ce savoir, qui peut et doit être reconstitué par chacun. Or savoir et vérité définissent la métaphysique. C’est donc bien la métaphysique qui est le principe subjectif de la théorie, c’est porté par la métaphysique que l’existant peut déployer toute la logique de l’existence, et l’accomplir en physique où les conditions sont effectivement posées pour chacun de reconstituer l’objectivité vraie... Reste que l’existant rejette d’abord pareille métaphysique. Et que la théorie ne peut dès lors avoir pour lui la vérité que nous avons dite, et garantir la communauté effective comme juste et la communauté juste comme effective. Soit qu’il s’arrête à une théorie socialement reconnue, soit qu’il suppose, voire affirme, une théorie vraie, avec l’existence, dans les deux cas la théorie conforte en fait la communauté traditionnelle injuste, avec son fond sacrificiel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
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