La liberté dont le sujet peut se prévaloir ordinairement n'est qu'une liberté formelle tant qu’elle s’éprouve pas comme relation véritable, constitutive, avec l'Autre absolu ; elle ne sert qu’à se protéger de la finitude et de l'angoisse impliquées par une telle relation, ceci afin de préserver l'identité immédiate du sujet. Contre la formule de Hegel selon laquelle la liberté consiste à ne rencontrer aucun Autre qui ne soit finalement soi-même, il faut soutenir que la vraie liberté suppose au contraire l'accueil d'une altérité irréductible. Le sujet ne pouvant supprimer toute référence à l'absolu, il substitue souvent au véritable Autre — qui donne grâce et autonomie — un faux absolu fabriqué par la pulsion de mort. Celle-ci se masque aussi bien dans la sexualité que dans ces processus d’objectivation que sont la science ou la métaphysique, également destinés à protéger le sujet contre l'angoisse. Juranville reconnaît à Heidegger une intuition fondamentale : la liberté est reçue, non produite par le sujet ; elle exige l'angoisse, l'acceptation de la culpabilité et la « résolution » devant l'être-pour-la-mort ( la résolution ou « se projeter silencieux et prêt à l’angoisse vers la culpabilité la plus propre » selon Heidegger). Mais il lui reproche de maintenir cette liberté dans une expérience existentielle sans objectivation rationnelle. Parce que Heidegger refuse qu'elle puisse devenir savoir universel, œuvre historique et vérité reconnue de tous, il condamne la liberté à demeurer uniquement « liberté pour la mort ». Cette conception risque alors de rejoindre paradoxalement la pulsion de mort qu'elle prétend dépasser, en laissant intactes les logiques de soumission et de sacrifice.
LIBERTÉ, Autre, Angoisse, Résolution, HEIDEGGER
“Mais Heidegger, quoique, pour lui, la résolution vise l’œuvre, et que la liberté se constitue alors en destin, refuse qu’une telle œuvre et un tel destin puissent atteindre à aucune objectivité absolue reconnue comme telle. L’affirmer, ce serait perdre l’angoisse et l’être-pour-la-mort (« L’être-pour-la-mort est essentiellement angoisse », dit-il). Quoique, pour lui, la mort ne soit pas la possibilité la plus haute du Dasein, mais simplement la plus propre, à partir de laquelle seule peut être élaborée une possibilité authentique, il refuse de présenter l’existence authentique autrement que comme « LIBERTÉ POUR LA MORT passionnée, déliée des illusions du On, factice, certaine d’elle-même et angoissée ». Or pareille liberté, en soi pour l’œuvre, mais qui ne peut se dire objectivement que comme « liberté pour la mort », ne rejoint-elle pas, socialement, ce qui fait le fond de la liberté courante, formelle, la pulsion de mort qui rejette toute autonomie venant au fini de l’Autre absolu ? N’est-elle pas à nouveau haine de la liberté, liberté qui se fuit dans la déchéance, dans la soumission à l’ordre des maîtres, liberté qui fuit l’angoisse vers la peur mondaine ?”
JURANVILLE, 2000, JEU
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