Pour Kierkegaard, le péché suppose d’abord le rapport à Dieu : une faute devient péché lorsque le sujet se sait devant l’Autre absolu. Il n’est donc pas simple faiblesse comme chez Kant, mais désobéissance, refus, défi, acte volontaire et individuel. L’angoisse en constitue la condition préalable, car elle ouvre la possibilité de la liberté. Le péché est ainsi une position qui rassemble et condense le désespoir, c’est-à-dire la négation de l’absolu. Toute la pensée de l’existence reprend contre Socrate (« Nul n’est méchant volontairement ») l’idée d’un refus primordial du bien et d’une volonté du mal : Nietzsche voit dans l’optimisme socratique la mort de la tragédie, tandis que Lévinas peut aller jusqu’à dire que nul n’est bon volontairement. Mais, hormis Kierkegaard, cette pensée développe peu le concept de péché. Nietzsche, surtout, le renvoie à l’illusion : le prêtre transformerait la souffrance et la mauvaise conscience en « péché ». Mais cette réduction équivaut à un déni de la finitude, car elle élimine le rapport constitutif du fini à l’Autre absolu. L’enjeu est plutôt de comprendre comment un tel acte - qui consiste, rappelons-le, à poser, en la faussant, la finitude - peut être libre sans être philosophiquement impensable. Le péché subjectivement se présente comme volonté, refus et défi ; objectivement, il produit le faux savoir par lequel le sujet dissimule sa finitude. Il y a donc deux solutions faciles et opposées, mais erronées. Soit privilégier le savoir : si tout est explicable, le péché devient nécessaire et la liberté disparaît. Soit privilégier la liberté : si le péché est absolument libre et inexplicable, il ne peut jamais devenir objet de savoir véritable. Juranville propose une troisième possibilité : un savoir du péché qui ne supprime pas la liberté du péché. Et c'est précisément pour cela que son concept de revouloir est si important : le sujet doit assumer librement la finitude qu'il a d'abord faussée inévitablement. Voilà pourquoi Juranville veut poser le péché dans le savoir : le péché ordinaire est fausse position de la finitude et négation de l’Autre ; le péché essentiel en est la reprise dans le savoir, qui rend possible l’autonomie.
PECHE, Position, Finitude, Désespoir, KIERKEGAARD
“Qu’est-ce, pour Kierkegaard, et que devient, pour le reste de la pensée de l’existence, le péché ? D’une part le péché suppose la relation à Dieu, à l’Autre absolu (« Ce qui fait d’une faute humaine un péché, c’est la conscience qu’a eue le coupable d’être devant Dieu »). Et d’autre part il est alors, non pas simplement, comme le soutient Kant, faiblesse pour accomplir ce à quoi appelle cet Autre, mais méchanceté, désobéissance, refus, défi (« Le moi a l’idée de Dieu, mais cela ne l’empêche pas de ne pas vouloir ce que Dieu veut, ni de désobéir »). Le péché – dont l’angoisse, rappelons-le, est, pour Kierkegaard, la « condition préalable » – est donc position. Acte imprévisible, proprement individuel. Qui, comme position, rassemble en soi tout le désespoir courant, toute la négation de l’absolu vrai. D’où ce que dit Kierkegaard qu’« on pèche quand, devant Dieu ou avec l’idée de Dieu, désespéré, on ne veut pas être soi-même, ou qu’on veut l’être ». Et sa conclusion : « Le péché est ainsi faiblesse ou défi portés à la suprême puissance, il est donc condensation de désespoir. »”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire