PECHE, Trinité, Révélation, Verbe

Le « savoir du péché » est le savoir introduit par le christianisme, parce que l’Incarnation, la Passion et la Résurrection confrontent l’homme au non-sens radical tout en lui donnant les conditions de reconstituer le sens et le savoir vrais. Pour que ce savoir devienne effectif et objectif, il faut penser le langage non plus seulement comme nom, mais comme Verbe : le verbe introduit mouvement et temps, parce qu’il suppose, par le seul Nom, l’infidélité du fini à l’Un originel et tend à le ramener vers lui. La Trinité fournit alors la structure complète : le Père en est la cause matérielle (il en donne la possibilité), la Création étant « de lui » ; le Fils en est la cause formelle (il rend cette possibilité réelle), la Création étant « par lui » ; l’Esprit en est la cause finale il lui donne son accomplissement), la Création étant « pour lui ». Le Père et le Fils ne se succèdent pas, pas davantage que la Création et la Révélation : le Fils donne à la Création sa « consistance d'œuvre », et la Révélation est nécessaire pour que la créature soit en position de reconstituer le sens et de participer lui-même à l’oeuvre divine. Le péché devient alors savoir effectif parce qu’il ouvre la possibilité d’une véritable autonomie humaine : comme le Père peut dire « Je », l’homme peut devenir capable de parler à la première personne. L’Incarnation révèle que la chair humaine est bonne en elle-même, puisqu’elle est créée par le Père, et puisque le Fils lui-même s’est fait chair, sans péché. Le péché n'est donc pas une substance mauvaise, il est une position de la volonté à l'égard de la finitude. Mais le Christ ne fait pas que révéler la possibilité d’une finitude vraie : il montre que l’affrontement à cette finitude jusqu’à son assomption complète peut devenir réalité. Pour l’homme, cette assomption se fixe individuellement dans la sexualité et socialement dans le capitalisme, lieux objectifs où le péché devient connaissable. La sexualité est le lieu où la finitude du sujet devient objectivement incontournable : corps, désir, division, pulsion, dépendance à l'Autre ; le capitalisme est, au niveau social, la forme historique où apparaît objectivement la contradiction de l'autonomie et de la dépendance, du travail, de la valeur, de l'individu et du système.
Pour réaliser cette assomption, le langage doit passer du verbe à la première personne, passé et indicatif, au verbe à la deuxième personne, présent et impératif : il ne s’agit plus seulement de constater le péché, mais d’appeler le sujet à l’assumer réellement. Le Fils incarné est ce « Tu » qui appelle l’homme à se détourner de la haine, à assumer son péché et à entrer dans l’amour de Dieu et du prochain. L’homme doit finalement s’approprier l’objectivité de ce savoir et occuper lui-même la place du « Tu » du Christ. L’Incarnation donne cette possibilité, en montrant que l'homme peut être chair finie sans que la finitude soit mauvaise. La Passion la rend réelle en faisant traverser au sujet la finitude, le péché et la souffrance jusqu’à la production de son œuvre propre. Celui qui reçoit l’élection témoigne ainsi de l’objectivité absolue en produisant son œuvre et montre, en lui et chez les autres, ce qu’il y a de bon dans la nature humaine. On pourrait dire que la Passion est la réalisation existentielle du savoir du péché. Enfin, la Résurrection accomplit ce mouvement : elle donne au savoir du péché sa nécessité finale, établissant que le péché a été assumé pour le bien. Par elle, l’homme ressuscité demeure à la fois être d’esprit et être de chair (la rédemption ne consiste pas à devenir Dieu, elle consiste à sauver l'autonomie de l'être fini sans supprimer sa finitude corporelle). L’autonomie ne disparaît donc pas avec la production de l’œuvre, mais devient durable : la Résurrection garantit que l'autonomie effectivement produite dans l'œuvre n'est pas une victoire temporaire sur la finitude.


Le péché introduit bien à un effectif savoir nouveau pour autant du moins que les hommes seront en position d'accéder à leur autonomie réelle, comme le Père de la Création de dire "Je", de parler à la première personne. Ce que leur annonce comme possible l'Incarnation du Fils. Le Fils montre aux hommes pécheurs que leur chair finie, leur nature d'homme, est bonne en elle-même (comme créée du Père) ; qu'elle ne s'est corrompue que du fait de la volonté, de la mauvaise volonté, du péché. Augustin : "Ainsi le bon, le vrai médiateur aura montré que le mal, c'était le péché, et non pas la substance ou la nature de la chair, puisqu'il a pu l'assumer sans péché." Car le péché essentiel, le péché affirmé par le Christ, ne se borne pas à supposer la possibilité que l'homme pécheur, au lieu de continuer à poser faussement sa finitude, la reconnaisse telle qu'elle est en vérité, jusqu'au savoir d'elle-même ; il pose que, par l'affrontement de l'homme à cette finitude jusqu'à son assomption complète, ce savoir deviendra réalité. Et la reconnaissance (assomption) du péché est alors fixée, individuellement, dans la proclamation de la sexualité, et, socialement, dans celle du capitalisme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

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