La Passion individuelle qui conduit à l’œuvre trouve son modèle absolu, non dans un modèle social à imiter, mais dans la Passion du Christ, symptôme de la structure véritable de l’existence. Cette Passion se déploie selon quatre moments qui correspondant aux positions de l’objet, du sujet, de l’Autre et de la Chose. Le premier moment est l’angoisse, située à la Cène, où le Christ s’offre comme objet, comme hostie. L’onction de Béthanie manifeste par grâce que l’œuvre doit être accomplie jusqu’au bout, même au-delà de tout humanitarisme immédiat. La trahison de Judas annonce la tentative sociale de transformer l’Individu en déchet sacrificiel. Le deuxième moment est la culpabilité, au Mont des Oliviers, lorsque le Christ devient sujet et éprouve la possibilité de différer ou d’abandonner l’œuvre. En acceptant finalement la volonté du Père, il assume seul, par élection, la culpabilité de tous. Le troisième moment est la honte, lors de la comparution devant le grand prêtre et Pilate, lorsque le Christ doit affirmer son identité et témoigner de son œuvre devant l’Autre. Judas représente le désespoir humain irrécupérable, Pierre (avec son reniement) la négativité irréductible de la finitude, et Pilate le scepticisme devant la vérité. Le quatrième moment est la peur, au Calvaire, lorsque le Christ devient Chose crucifiée. Cette peur n’est pas celle de la mort biologique, mais celle de voir l’œuvre désormais livrée au monde, achevée et incapable d’être modifiée. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » exprime ainsi l’inquiétude concernant le destin de l’œuvre autant que l’épreuve de la finitude. En confiant Marie à Jean et Jean à Marie, le Christ remet son œuvre aux générations futures et annonce les œuvres à venir. La Résurrection apparaît alors comme l’accomplissement de ce mouvement : l’œuvre, après avoir traversé objet, sujet, Autre et Chose, peut désormais produire son effet dans l’histoire.
PASSION, Christ, Œuvre, Sacrifice
“Enfin la peur. C’est le moment du Calvaire. Quand le Christ se fait Chose qui, en acte, est écartelée, « crucifiée ». Non pas peur de la mort comme telle : ni Socrate, ni aucun sage, ni même aucun maître du monde traditionnel, n’a peur de la mort comme telle. Mais peur de la mort, parce que l’œuvre est donnée, livrée, que rien de plus ne pourra y être ajouté, et qu’il s’agit qu’elle ait réellement introduit au monde juste comme elle le voulait. C’est ce qu’exprime l’ultime parole : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Moment où Jésus qui, lors de la Cène, a renoncé à boire aucune coupe avant le Royaume que la coupe d’amertume, crie sa soif. Mais moment où il confie à sa mère, modèle – modèle impossible – de toutes les mères humaines, saint Jean comme son fils (« Femme, voici ton fils »), saint Jean qui est l’annonce de tous les fils humains et de leurs œuvres à venir. Et moment surtout qui précède celui de la Résurrection.”
JURANVILLE, 2000, JEU
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire