PASSION, Individu, Amour, Héros, LACAN

Comme l’a bien montré Lacan, l’amour narcissique est celui qui reste enfermé dans le rapport spéculaire : j’aime l’autre parce qu’il confirme mon image, mon identité ; mais, précisément parce que cette identité est menacée par l’autre, cet amour porte en lui une haine. Le « vrai amour », au contraire, doit sortir de cette circularité. Aimer véritablement l'Autre, c'est vouloir qu'il existe comme Autre, et non qu'il soit simplement le miroir de mon propre désir. L'amour véritable suppose donc la reconnaissance d'une réalité qui ne dépend pas de mon narcissisme, c’est pourquoi l’on peut dure qu’il permet d'accéder à une “objectivité absolue”. Mais le véritable amour expose inévitablement au sacrifice puisqu’il refuse les identifications sociales ordinaires. Il devient potentiellement celui que le monde social va désigner comme anomalie, ennemi, déchet, victime : il apparait aux yeux du monde comme individu, inassimilable. L'individu, comme tel, est donc celui qui assume tout le déploiement de la Passion, à commencer par la transgression pure ; de même que le sujet, comme tel, est celui accomplit l’identification. L’on se fait sujet en assumant une identité reçue de l'Autre : cela constitue selon Juranville la « bonne névrose » (parce que l'identification peut conduire à la sublimation) ; l’on se fait individu en traversant cette identification - non en la détruisant mais en l’accomplissant objectivement - et en parvenant à une position autonome par rapport au monde social : cela constitue la « bonne perversion » (parce qu’elle est une transgression structurante). Bref, l’individu réalise objectivement ce que l'identification contenait seulement subjectivement.
Le psychanalyste incarne un tel individu : par l’affirmation de l’inconscient, il dispense au patient une grâce qui lui permet d’accéder à sa propre individualité. Il ne traite pas le patient comme un malade à normaliser, comme un individu à faire entrer dans une norme sociale. Il en va de même du héros de la Tragégie : Lacan voyait dans Antigone la “présentification de l’individualité absolue”. Elle maintient l'être de Polynice, son unicité, indépendamment de toutes les qualifications sociales que Créon pourrait lui appliquer. Or l’on ne devient individu soi-même qu’en reconnaissant l’irréductible individualité de l'Autre - pas seulement d’un frère, évidemment, mais de tout Autre. Le plus fort est que « le héros libère son adversaire lui-même » comme le dit Lacan, c’est-à-dire que la véritable transgression doit devenir amour. Si le héros ne faisait que vaincre Créon, il deviendrait simplement un nouveau maître ; en réalité il libère l'Autre de la position sociale (fût-elle dominante) qui l'enferme. Finalement, pour Juranville l’individu par excellence est le Christ. Il est l'accomplissement absolu de toute la structure passionnelle. Il est l'Unique, celui qui manifeste l'unicité en tant que telle. Et comme souvent, Juranville étend jusqu’au peuple juif l’exemplarité individuelle, donc aussi passionnelle, dans sa dimension sacrificielle absolue. Ce peuple porte une conception de l'identité qui ne se réduit pas à l'identité sociale commune ; il représente, sinon la vraie identité, la vérité de l’identité dans son altérité même ; il reçoit une identité singulière dans le rapport à l'Autre absolu. Levinas a bien compris que l’individu n'est pas le résultat d'une synthèse logique. Il y a en amont de toute synthèse une passivité, comme une passibilité, et surtout une responsabilité devant l’Autre. Mais Juranville reproche à Levinas de confondre l’individu et le moi, et de rapporter l’unicité à la seule élection. Pour Juranville la grâce concerne d'abord le fait que l'Autre donne au fini la possibilité d'être dans son unicité : elle est donc du côté de la constitution de l'individu ; l’élection consiste ensuite à l’assumer en tant que moi, mais cela implique que la condition en soit donnée par la grâce. Il n’en demeure pas moins que selon Juranville l’individu devient absolument singulier lorsqu'il accepte la responsabilité de tous, une responsabilité qui ne peut pas être simplement déléguée. C'est bien ce que fait le Christ dans la Passion.


Au-delà du héros tragique, l’individu par excellence, celui qui par excellence s’engage, comme individu, dans sa Passion, est le Christ. L’unique dont parle Hölderlin. La « vérité » en tant qu’elle « se rapporte à l’individu », pour Kierkegaard. La vérité qui est alors elle-même l’individu, montre Kierkegaard, même s’il n’en dit rien. Au-delà du héros tragique, et prenant place, avec le Christ, dans l’histoire du salut, le peuple juif est, de son côté, parmi les peuples, celui qui représente l’individu. Celui qui veut, pour l’homme, une autre identité que l’identité sociale commune. Celui qui affirme l’unicité. Cette unicité que, après Kierkegaard, Lévinas affirme avec la plus grande force dans le champ de la philosophie (« unicité exceptionnelle dans la passivité ou la Passion de soi »), mais que, identifiant l’individu et le moi, il relie, à tort selon nous, à l’élection (« Je unique et élu. Élection par sujétion »), et non pas à la grâce. Il a bien montré en tout cas l’« unité pré-synthétique, pré-logique et, en un certain sens, a-tomique - c’est-à-dire in-dividuelle - du soi », l’autonomie d’individu de la créature. Il a bien vu que « l’unicité de soi, c’est le fait même de porter la faute d’autrui », d’entrer ainsi dans sa Passion à soi.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

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