PECHE, Rédemption, Autonomie, Mal, ROSENZWEIG

Comment passer de la reconnaissance de la sexualité comme vérité objective du péché à un savoir vrai qui ne reconduise pas au sacrifice ? Le fini rencontre l’évidence sociale selon laquelle il ne pourrait jamais accéder à une autonomie véritablement reconnue ; il faut au contraire affirmer objectivement cette autonomie. Création, Révélation et Rédemption désignent alors trois moments : la Création donne la vérité de l’autonomie, la Révélation rappelle simultanément l’hétéronomie et l’autonomie, et la Rédemption établit l’autonomie dans le savoir. En premier lieu la Création. Dieu crée pour le bien, mais l’homme refuse d’abord de répondre à la création divine par sa propre création et institue ainsi l’ordre traditionnel du monde social : c’est le mal. Comprenons que la création fait apparaître quelque chose qui n'était pas là, mais qui aussi inéluctablement va être séparé de son origine. D’où une mélancolie qui devra être traversée par la créature. Mais en attendant l’homme refuse de répondre à la création divine par sa propre création. Et ce refus ne reste pas individuel, il construit le système social sacrificiel : le mal est donc l'institutionnalisation du refus de créer. En second lieu la Révélation rappelle à l’homme sa finitude et l’empêche de se clore sur son monde, mais lui restitue aussi l’autonomie nécessaire à sa propre création et à l’institution d’un monde juste. L’homme refuse encore cette création et invoque sa finitude sexuelle pour justifier son impossibilité d’être autonome. La Rédemption consiste alors à savoir que la sexualité n’est ni le bien ni simplement le mal, mais le mal qu’il faut revouloir pour le bien. Elle est le mal irréductible de la créature, son refus de créer, mais peut devenir, lorsqu’elle est assumée, la voie vers la création et le savoir vrai. Dans sa réalité, elle cause le péché ordinaire jusqu’au sacrifice ; dans sa vérité, reconnue auprès de l’Autre fini, elle devient cause du savoir qui ordonne le monde juste. Cette rédemption doit d’abord venir de Dieu, car seul Dieu peut briser radicalement le mécanisme sacrificiel sans désigner une nouvelle victime. Comment l'homme pourrait-il lui-même racheter le péché, alors que c'est précisément son péché qui produit le monde sacrificiel ? Comment faire reconnaître à tous la haine universelle contre Dieu « sinon en étant soi-même Dieu », comme l’écrit Juranville, tout en prenant la place de la victime ? Le Christ accomplit cette rédemption en révélant comment la haine contre Dieu se déplace en violence sacrificielle contre l’homme. Mais la Passion ne réalise pas à la place de l’homme son autonomie : si la grâce donne les conditions, elle ne dispense pas de l'œuvre. La rédemption doit donc ensuite être accomplie par l’homme lui-même, comme savoir objectif de son autonomie. Ce n’est pas Kierkegaard (qui s’arrête à la Révélation) mais Rosenzweig qui articule précisément Création, Révélation et Rédemption comme la dialectique permettant de poser que ce qui a été créé puis révélé doit finalement être accompli. La rédemption devient ainsi une tâche historique. La créature autonome et créatrice ne réalise donc pas seulement son propre salut : elle participe à l’accomplissement de la Création elle-même. D’où, chez Rosenzweig, l’idée étonnante d’une « rédemption de Dieu » par l’homme.


Ne disant rien d’une telle rédemption par l’homme, Kierkegaard ne peut d’ailleurs, pour le christianisme dont il se réclame, que rendre secondaire la rédemption par rapport à la révélation. C’est Rosenzweig qui a, de la manière la plus nette, articulé rédemption par Dieu et rédemption par l’homme. Dans “L’étoile de la rédemption”, il pose d’abord, comme fondamentaux, les trois termes de création, révélation et rédemption. Pour lui, là est la progression de base, qui n’est pas la dialectique hégélienne : « Au sens strict et immédiat, il n’existe qu’une progression tout à fait unique et particulière, absolument pas susceptible d’un concept universel : c’est la progression Création-Révélation-Rédemption. » Les trois termes renvoyant alors aux trois dimensions du temps. Et c’est sur ce fond qu’il relie rédemption par Dieu (au-delà certes, pour lui, du Sacrifice du Christ, et sans y voir l’acte de Dieu comme Fils) et rédemption par l’homme – rédemption, par l’homme, de Dieu lui-même.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

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