PECHE, Finitude, Autre, Désespoir

Nonobstant l’objection de la pensée de l’existence selon laquelle faire entrer le péché dans le savoir risquerait de supprimer sa liberté et sa négativité, soutenons au contraire que ne pas poser le péché dans le savoir revient à le laisser se dissimuler, ce qui participe déjà de son mécanisme propre. Il faut donc lui donner une vérité et une essence objectives, sans supprimer le négatif du péché ordinaire. Le péché consiste d’abord, pour le fini, à fausser sa propre finitude en effaçant la relation constitutive à l’Autre absolu, principe véritable du savoir. Cette falsification atteint son degré maximal lorsqu’elle devient un faux principe de connaissance. Pourtant, la créature peut, à partir de ce péché ordinaire inéluctable, accéder à une position vraie de sa finitude, position déjà réalisée dans l’acte créateur de l’Autre absolu. Le péché est ainsi « voulu » par Dieu comme structure de la créature finie et tentable. Dans son aspect négatif, il est consubstantiel à la créature : c’est le péché originel. Dans son aspect positif, il devient le « revouloir » de cette position, sa reprise et son rachat. Le péché essentiel est donc la reprise consciente et vraie de ce que le péché ordinaire dissimule. Il condense le désespoir, au sens kierkegaardien, c’est-à-dire la négation de l’absolu. Mais le péché ordinaire dissimule le désespoir dans une fausse position de la finitude, tandis que le péché essentiel rassemble et fait reconnaître objectivement le désespoir vrai. Ainsi, le négatif n’est ni supprimé ni simplement subi : il est assumé, connu et transformé. Cette reprise ouvre l’accès à l’autonomie réelle du fini et à sa position objective dans le savoir. 


“Qu’est-ce donc, pour nous, que le péché ? Partons de ceci, qu’il y a péché si, posant ce qui est, et d’abord la finitude, fini on fausse cette finitude, et gomme que la vérité doit alors venir de l’Autre absolu. Et certes cette falsification de la finitude est la plus radicale quand elle s’effectue dans le cadre du savoir, là où référence est faite nécessairement à un principe premier. Mais ne doit-on pas concevoir que, par ce qui vient de l’Autre absolu, le fini peut, au-delà et à partir de son inéluctable péché ordinaire, de son inéluctable position fausse de la finitude, atteindre à une position vraie de cette finitude ? C’est celle que cet Autre a déjà effectuée dans son acte créateur. Et que le fini doit effectuer à son tour.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

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