La pensée commence par l’être parce qu’elle est vérité de l’essence, et que l’essence apparaît d’abord au fini dans l’Autre. Celui-ci demande au fini non seulement d’accepter son ex-sistence, mais de la revouloir, en laissant l’essence reçue se poser en lui dans sa vérité. Entrer dans la pensée consiste ainsi à laisser venir l’essence dans l’immédiateté du fini et à poser l’être comme objet de pensée. L’être est lui-même acte créateur : il se substitue métaphoriquement à l’étant et rassemble les étants tout en les déployant dans le temps. Parce que cet acte créateur est métaphorique, son développement objectif est d’abord quaternaire : objet, sujet, Autre, Chose. Le fini doit en effet parvenir à se poser lui-même comme Chose autonome quoique finie. Une fois sa puissance créatrice reconnue, le développement peut atteindre une structure ternaire, correspondant à l’absolu lui-même. Mais cette possibilité dépend de la grâce, reçue de l’Autre et destinée à être communiquée à tout autre sujet par le savoir vrai, qui reconnaît socialement son autonomie. Le fini refusant d’abord cette grâce, deux conceptions insuffisantes de l’être apparaissent. La première est celle de la métaphysique et de la science : elles produisent un savoir objectif, mais au prix d’avoir réduit l’être à l’étantité et exclu l’essence véritable. La seconde est notamment celle de Heidegger : elle atteint l’être véritable comme Ereignis et produit une nouvelle objectivité poétique, mais refuse que cette essence puisse devenir savoir et que le fini reconnaisse sa propre puissance créatrice. La philosophie doit donc dépasser l’opposition entre savoir scientifique sans essence et pensée de l’être sans savoir. Elle doit produire un savoir nouveau, sans renoncer à la finitude ni à l’altérité, et entrer en dialogue avec la science en lui reconnaissant une vérité essentielle.
PENSEE, Être, Essence, Quaternaire
“Or n’est-ce pas lui, Heidegger, qui retombe dans l’être méta-physico-scientifique, ou du moins dans ce qui en fait le fond, quand il exclut que le fini puisse faire reconnaître socialement, dans un savoir nouveau, son autonomie ? Ne revient-il pas à l’être comme Autre faux qui n’a pas d’Autre ? Bien plus, peut-on se contenter, par rapport au savoir réel que détermine la science, du « saut » qui fait accéder à la pensée de l’être ? Cette pensée ne doit-elle pas atteindre à un savoir nouveau qui s’articule avec le savoir scientifique ? La pensée de l’être – pour nous, la philosophie – ne doit-elle pas entrer en dialogue avec la science, lui faire la grâce de lui supposer une vérité essentielle ?”
JURANVILLE, 2000, JEU
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