PERVERSION, Fétiche, Norme, Finitude

Tout sujet social est d’abord attaché à la norme évidente de ce monde ; sa négation “perverse” doit donc surgir du réel et introduire une norme nouvelle, puisque nul sujet existant ne peut être sans loi. Le fétiche est précisément cette « réalité de la norme » : un objet fini, pouvant paraître insignifiant, mais qui possède pour le sujet la valeur absolue de lui ouvrir un monde, une identité et la possibilité d’agir. Ou plus simplement un objet - intriqué dans un dispositif fantasmatique - qui lui facilite la vie ! Mais deux formes de fétiche doivent être distinguées. Le bon fétiche introduit le sujet à l’épreuve radicale de la finitude jusqu’à l’œuvre et au savoir ; Juranville en donne comme figures la Chose maternelle médiatisée par le Nom-du-Père, l’œuvre qui libère chacun pour son œuvre propre, la psychanalyse qui ouvre l’espace éthique, et le Christ comme Incarnation de la loi vraie (et « présence réelle » dans l’eucharistie souligne-t-il). Le sujet tend cependant à falsifier cette présence réelle et à la remplacer par le fétiche commun. Celui-ci accepte une certaine finitude tout en permettant finalement de nier son caractère radical : c’est le mécanisme du déni illustré par le fétiche sexuel freudien. Parce qu’il devient un « bien » et un instrument de pouvoir, le mauvais fétiche suppose toujours la possibilité d’en être privé ; il divise ainsi entre ceux qui le possèdent et ceux qui deviennent déchets, jusqu’à la victime sacrificielle. Le mauvais fétiche n’est donc jamais véritablement compatible avec la liberté de tous (c’est bien ce que dénonce Marx quand il analyse le “fétichisme de la marchandise”). La pensée de l’existence comprend qu’il faut une condition objective permettant d’affronter la finitude, mais elle refuse de poser cette condition comme porteuse d’une nouvelle objectivité et d’une norme juste. Chez Lacan, le phallus symbolique remplit partiellement cette fonction : il manifeste le non-sens et la castration, “dissout toute fantasmagorie” (Lacan) et ouvre au désir. Mais, en l’absence d’une incarnation effective dans l’oeuvre, corrélative de la séparation du sujet assumant sa finitude, il se dégrade en phallus imaginaire. Même le Christ peut devenir fétiche commun si la loi réelle et positive qu’il incarne n’est pas objectivement déployée ; inversement, ce qui résiste à cette récupération peut être rejeté comme déchet. Le véritable enjeu n’est donc pas de supprimer tout fétiche, mais de distinguer la réalité d’une norme qui enferme de celle qui libère.


Mais qu’advient-il inéluctablement, devons-nous faire remarquer, dès lors que le bon fétiche n’est pas posé comme tel, reconnu comme introduisant à l’objectivité vraie ? D’une part il se réduit au fétiche commun. C’est le cas bien sûr du phallus qui n’est la bonne loi que formellement et abstraitement, et qui n’enjoint rien que de négatif. Négation symbolique de l’objet pulsionnel, marqué à jamais par cette origine, il est voué à la « dégradation » en « phallus imaginaire ». Lacan au demeurant en viendra à reconnaître que, malgré tout ce qu’il aura pu dire, le phallus n’est pas le Nom-du-Père. Mais le Christ aussi est « condamné » à cette dégradation – pour autant du moins qu’on pourrait se dispenser longtemps de poser objectivement la loi, cette fois-ci réelle et positive, dont il est l’Incarnation pure. D’autre part le bon fétiche, s’il n’est pas réduit au fétiche commun, est rejeté comme déchet. Ainsi, dans le monde de la science, le phallus comme loi du père, et le Christ.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

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