Le cinquième et dernier moment logique concerne l'acte même de la parole. Après l'Autre comme plénitude, l'Autre comme être désirant, la réversibilité du désir et le regard comme puissance dissimulée derrière le monde, apparaît la relation dans laquelle le sujet attend explicitement une réponse. Juranville formule cette structure de façon très directe : le désir est désir que l'Autre réponde, le signifiant est la parole de l'Autre, et l'objet du désir est la voix, considérée dans sa dimension objectale. Le regard est lié au fait que le sujet cherche à être reconnu par une présence qui demeure insaisissable ; la voix est liée à l'attente d'une réponse qui manifeste le désir de l'Autre. Dans les deux cas, l'objet n'est pas une chose extérieure indépendante de la relation. Il est l'aspect objectal du sujet comme sujet : une manière dont la présence subjective de l'Autre se détache, devient objet pour le désir et se dérobe en même temps à toute appropriation complète. La voix ne doit être confondue ni avec le son matériel, ni avec le contenu verbal de ce qui est dit. La voix se dissimule derrière la parole et son contenu, comme le regard se dissimule derrière le monde visible. Lorsque quelqu'un parle, nous entendons les mots, leur sens, leur articulation. Pourtant, la voix comme objet ‘a’ n'est pas simplement le son que nous pouvons enregistrer ou analyser acoustiquement. Elle concerne ce qui, dans l'acte de parole, manifeste le sujet et son désir tout en échappant à ce qui est explicitement signifié. Juranville précise que la voix s'inscrit bien dans le temps et l'espace du monde, mais qu'elle les fuit aussitôt pour n'être plus que « réel ». Il ne s'agit pas d'une disparition acoustique : la voix est évidemment un phénomène sonore. Le point théorique est que son statut d'objet pulsionnel ne se réduit pas à la durée physique du son. Il concerne l'instant où la parole de l'Autre surgit comme adresse et manifeste quelque chose de son désir, au-delà du contenu qui peut être formulé. C'est pourquoi Juranville, après Lacan, insiste sur la distinction entre la voix modulée et la voix articulée, impérative. L’important n’est pas la mélodie, le timbre ou l'expressivité sonore. Il s’agit d’isoler la dimension de la voix qui se manifeste dans l'acte d'adresser une parole, dans le fait que quelqu'un parle à quelqu'un et attend une réponse. “Impérative” renvoie ici à la force d'adresse de la voix, à ce qu'elle comporte d'appel, de commandement ou d'exigence dans la relation à l'Autre. Lacan parle de la “pulsion invocante”, qui tire son nom de l'invocation, c'est-à-dire du mouvement par lequel le sujet se fait voix pour atteindre l'oreille de l'Autre. Lacan fait observer que l'oreille est, dans le champ de l'inconscient, le seul orifice qui ne puisse se fermer. Particularité de la voix : elle peut atteindre le sujet même lorsqu'il ne souhaite pas l'entendre. La voix peut faire irruption, imposer une présence et susciter une réponse avant même que le sujet ait pu décider consciemment de ce qu'il veut en faire.
Le circuit pulsionnel se constitue alors en deux temps : le sujet se fait voix pour atteindre l'oreille de l'Autre ; l'Autre répond en faisant entendre sa propre voix, laquelle résonne dans l'oreille du sujet. La boucle se ferme ainsi dans un échange vocal qui ne se réduit pas à la transmission d'un message. La voix est plutôt le lieu où la relation de désir se noue dans l'acte même de l'adresse. C'est pourquoi Juranville affirme que la voix, comme objet, renvoie à la mort (ce qui est particulièrement sensible dans le cri, à la fois comme origine et comme limite de la parole articulée) et donc à la pulsion de mort, conçue comme forme fondamentale de toute pulsion. Elle est liée à la négativité fondamentale de la pulsion : elle surgit, manifeste une présence subjective, puis s'efface. Ce qui compte n'est pas seulement le son qui demeure un certain temps, mais l'événement de l'adresse, la manifestation du sujet dans la parole et la disparition de cette manifestation dans le contenu signifié. On comprend la remarque de Lacan selon laquelle la pulsion invocante serait la plus proche de l'expérience de l'inconscient. Cette proximité s'explique par le rapport privilégié de la voix à la parole et au signifiant. Contrairement aux autres objets pulsionnels, qui sont rapportés à des zones corporelles et à des modalités particulières de séparation, la voix prend sa place à partir de l'acte de parole lui-même. Elle n'a pas besoin, dans cette construction, d'une genèse particulière qui la ferait dériver d'une fonction organique préexistante. Dès lors que la pulsion se constitue à partir du désir et non simplement des fonctions organiques, il faut partir de la donnée logique initiale qu'est la parole. La voix est l'objet qui se détache de cet acte et manifeste le désir de l'Autre.
“Ce rôle de l’objet vocal et de la pulsion invocante n’est pas aisément reconnu et doit être rendu quelque peu plus concret par l’exemple. Pour la raison que la pulsion invocante, comme le dit Lacan, « est la plus proche de l’expérience de l’inconscient », et que cela signifie une proximité particulière à la pulsion de mort en tant que forme fondamentale de toute pulsion. Fondons-nous pour avancer cela sur le cri, en tant que râle de la mort ou de l’orgasme, vagissement de la naissance : inséparable de la pulsion de mort, il est associé à la constitution de la pulsion invocante si au cri, qui n’est pas d’abord appel, répond la voix de l’Autre, la voix où se marque son désir. Lieu primordial de nouaison de l’objet a. Le cri, se faisant voix, laisse alors apparaître l’oreille comme béance.”
JURANVILLLE, 1984, LPH