PUISSANCE, Volonté, Révélation, Election

Une présence, éminemment celle du sacré, ne peut être tenue pour véritable simplement parce qu'elle se manifeste avec force ou s'impose comme une évidence : il faut encore qu'elle garantisse au sujet fini les conditions de son autonomie, jusqu'à la possibilité de produire une œuvre. La puissance désigne précisément ce par quoi une volonté peut se réaliser dans le monde et manifester son efficacité. Elle se définit ainsi comme position de la volonté. Elle se distingue de la cause, qui explique un effet, en ce qu'elle rapporte celui-ci à une volonté, et du pouvoir, qui précède la volonté en exprimant l'autorité de la loi sur celui qui veut. Mais une loi n’est véritable que lorsque le sujet peut la reconstituer à partir de lui-même et la reconnaître comme sienne : cette reprise constitue l'autonomie. De son côté la volonté n'est authentique que si elle reconnaît que la loi lui vient initialement de l'Autre et si elle accepte la finitude, c'est-à-dire les limites réelles de son existence et sa dépendance à l'égard d'autrui. Une volonté qui prétendrait s'affranchir de ces conditions resterait abstraite, simple velléité. La puissance intervient alors pour rendre effective cette volonté et lui permettre de se manifester devant les autres. Elle ne se définit donc pas d'abord par la domination, mais par la capacité de donner une portée objective à l'autonomie dans un monde commun. La Présence et la puissance se distinguent ensuite par les modalités selon lesquelles elles rendent cette autonomie possible : la première relève d'abord de la grâce, tandis que la seconde commence par l'élection, qui devient foi pour résister au rejet et grâce pour rendre finalement possible l'acceptation universelle. La puissance trouve sa première figure historique dans le père, mais sa source suprême réside, dans l'Autre absolu, dont l'action au gré des Révélations doit conduire à l'institution d'un monde juste. Dans la Création, la grâce donne au fini l'existence et la possibilité de créer à son tour, mais cette vocation demeure implicite. La Révélation rend explicite l'appel à l'autonomie, et donc l’élection : elle est hétéronomie, puisque la vérité vient de l'Autre, mais elle ouvre simultanément à l'autonomie, puisque le sujet doit pouvoir se l'approprier et la poser à partir de lui-même. Ce rôle fondateur revient à la Révélation juive, dont les révélations chrétienne et musulmane ont ensuite étendu la portée universelle. Cependant le propre de l’élection, presque par définition, est d’être refusée par le plus grand nombre (ici de la part du monde chrétien), et la puissance spirituelle n’a pu s’exercer, historiquement, qu’à travers l'impuissance politique et sociale. Son accomplissement exige de toute façon le discours philosophique, chargé d'appeler chacun à repenser toute vérité à partir de soi et de transformer ainsi l'héritage spirituel en autonomie véritable. La philosophie exerce sa puissance en contribuant à ordonner un monde juste, laïc et accessible à tous, mais non sans se rapporter aux trois révélations.


“Le sacré est ensuite puissance. Car comment, pour le fini qui suppose ou affirme une présence vraie, ne pas céder en fait à la présence traditionnelle et fausse, envahissante, étouffante ? Comment établir objectivement que le spirituel qui surgit dans le réel est bien le spirituel vrai, qui garantit à son Autre, et donc au fini en général, toutes les conditions de l’autonomie, jusqu’à l’œuvre ? Comment donner sa vérité objective au sacré ? En posant la puissance. En posant, au-delà de la présence qui est l’acte du sacré, la puissance dans laquelle il s’accomplit. Puissance qui, comme la présence, est d’abord en l’Autre, et même en l’Autre absolu, et qui passe de là au fini.”
JURANVILLE, 2000, JEU

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