La psychanalyse dispense directement au sujet individuel une grâce qui suppose sa vérité dans l'inconscient et l'appelle à l'accomplir par son travail. La philosophie, elle, appartient au discours clérical ou universitaire : tout en affirmant la finitude radicale par la question essentielle, elle doit poser explicitement sa raison et développer son savoir en système. Elle reprend ainsi l'exigence hégélienne selon laquelle une philosophie sans système ne peut satisfaire pleinement à son ambition rationnelle. Mais cette prétention à la totalité fait surgir un danger spécifique : le savoir philosophique risque d'exercer une fascination plus radicale encore que celle du discours universitaire ordinaire. Heidegger dénonce ce risque lorsqu'il oppose la volonté de savoir, qui ramène tout au Même, à une pensée qui attend de l'Autre ce qui mérite d'être pensé. La solution juranvillienne consiste à reconnaître une autre forme de grâce, adressée non au sujet individuel mais au sujet social, pour lui permettre de devenir citoyen d'un État juste. La condition décisive en est que la philosophie ne proclame pas seulement la finitude humaine en général : elle doit proclamer sa propre finitude comme discours. Elle peut concevoir rationnellement le monde juste, mais ne possède pas le pouvoir de le faire accepter universellement (sauf à se transformer en idéologie). La philosophie doit donc maintenir ensemble savoir absolument vrai et impuissance politique radicale. Cette impuissance ne conduit cependant pas au renoncement, car en se référant à l'Autre absolu divin, la philosophie reconnaît que la vérité qu'elle élabore rationnellement est déjà venue au sujet social à travers les grandes religions. Elle ne l'impose donc pas de l'extérieur, mais la reconnaît dans son Autre et l'appelle à l'accomplir. Juranville retrouve cette orientation dans le passage platonicien de La République aux Lois : plutôt que d'attendre l'unification du philosophe et du souverain, la philosophie accepte l'existence de gouvernants auxquels elle apporte des conseils fondés sur une justice qui ne procède pas de leur seule volonté. Les quatre discours fondamentaux correspondent alors à quatre vérités religieuses : élection juive et discours clérical devenu philosophique ; grâce chrétienne et discours individuel devenu psychanalytique ; foi islamique et discours du peuple ; don des religions orientales et discours du maître. Chaque tradition porte une vérité, mais demeure exposée à sa défiguration historique et à sa repaganisation. La philosophie doit reconnaître cette pluralité sans attribuer à aucune religion, ni à aucun discours, un pouvoir politique absolu, étant donné la finitude intrinsèque de chacun des discours sociaux (ce que Lacan appelait leur “semblant”). Ainsi, la philosophie peut être absolument vraie tout en étant elle-même radicalement finie, parce que l'absoluité de la vérité n'implique pas l'absoluité de la puissance du discours qui l'énonce.
Affichage des articles dont le libellé est Impuissance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Impuissance. Afficher tous les articles
PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Religion
“En même temps qu’elle reconnaît sa finitude, son impuissance à faire accepter de tous les hommes, par elle seule, le monde juste qu’elle a élaboré dans son savoir rationnel, la philosophie, faisant référence à l’Autre absolu divin, proclame que la vérité en viendra. Qu’elle est venue dans tous les discours fondamentaux du monde social de par les religions dans lesquelles cet Autre se donne, se révèle aux humains, de par les savoirs religieux alors proposés. (…) Et c’est ce que nous avons proposé à maintes reprises en reliant la Révélation juive au discours du clerc devenant discours philosophique. La Révélation chrétienne au discours de l’individu devenant discours psychanalytique – mais cela ne s’accomplit qu’avec la découverte freudienne, après un très long temps de conflit extrême entre judaïsme et christianisme, quand le christianisme est enfin amené à rompre résolument avec sa toujours menaçante repaganisation. En reliant la Révélation islamique au discours du peuple (avec la menace toujours de non-dépaganisation – cela décisivement dans l’islamisme actuel). En reliant les religions orientales, dont le bouddhisme est l’expression la plus pure, au discours du maître.”
JURANVILLE, 2024, PL
Inscription à :
Articles (Atom)