Après avoir défini la question essentielle comme le mouvement qui conduit du non-savoir à la théorie, puis avoir montré que cette théorie doit être éprouvée dans la pratique, Juranville examine plusieurs pensées qui ont reconnu, chacune à sa manière, l'importance de la question, mais qui, selon lui, n'en ont pas tiré toutes les conséquences. La question ordinaire, d’abord, qu'elle relève de la vie courante ou de la science, implique certes un certain non-savoir et manifeste la finitude de celui qui la pose, mais elle n'est acceptée que parce que le savoir auquel elle conduit est supposé déjà possible dans un cadre qui, lui, n'est pas remis en question. La métaphysique cherche à dépasser les objets finis pour atteindre un principe absolument premier et semble ainsi porter une ambition plus radicale. Cependant, ce qui se présente socialement comme un savoir métaphysique absolu se ramène, le plus souvent, à une grossière illusion : le sujet élève à l'absolu une identité anticipative, c'est-à-dire une représentation imaginaire de sa propre complétude. La pensée de l'existence a, en revanche, reconnu la question essentielle comme venant de l'Autre, d'abord de l'Autre absolu, puis du prochain. Le sujet est mis en question, éprouve l'effondrement de ses certitudes et doit reprendre lui-même cette interrogation, en reconstituant l'objectivité à travers son exposition permanente à l'objection de l'Autre. Mais cette pensée refuse que la question puisse conduire à un savoir nouveau et vrai, et notamment à un savoir rationnel pur. Elle maintient la vérité dans l'épreuve existentielle singulière sans en reconnaître pleinement la possibilité d'une élaboration universelle. Lacan, de son côté, a bien accompli une avancée décisive en donnant à la question de l'existence une inscription concrète dans la pratique analytique. Le sujet névrosé est déjà traversé par une interrogation concernant ce qu'il est, son sexe et la contingence de son existence, mais il ne peut pas encore s'y confronter librement. L'analyste rend possible la formulation de cette question, en occupant une position qui rappelle celle de Socrate et en incarnant socialement l'interrogation. Dans le transfert, l'analyste comme l'analysant se laissent mettre en question, tandis que le langage, en tant qu'Autre absolu, permet de soumettre l'existence humaine à une interrogation qui la dépasse. Toutefois, Lacan ne reconnaîtrait pas que cette expérience puisse conduire à un savoir rationnel pur. Levinas semble être allé plus loin dans “Totalité et Infini”, en affirmant que l'essence de la raison consiste non à donner un fondement au sujet, mais à le mettre en question et à l'inviter à la justice. C’est fondamentalement la relation à l'Autre qui ouvre l'espace de la question : celle-ci ne naît pas seulement de l'étonnement devant une chose, mais de la présence de celui auquel elle s'adresse. L'Autre met ainsi le sujet en question tout en lui donnant la possibilité de poser lui-même la question et d'accéder au savoir. Mais Levinas abandonne cette orientation dans “Autrement qu'être”, en situant la subjectivité véritable dans une responsabilité originaire, antérieure à la conscience et à la question. La proximité de l'Autre et le Dire, compris comme exposition et responsabilité envers autrui, deviennent plus fondamentaux que la question elle-même, qui n'est plus qu'une conséquence secondaire de cette subjectivité préconsciente. Juranville conteste cette séparation entre la subjectivité originaire et sa reprise consciente. Il ne nie pas que la subjectivité véritable se constitue d'abord en deçà de la conscience, dans une relation à l'Autre qui précède la décision et la maîtrise du sujet, mais il soutient qu'elle doit pouvoir se répéter dans la conscience et se constituer ainsi en savoir effectif. Ce savoir devrait permettre au sujet d'assumer sa finitude, y compris d’en supporter les conséquences notamment sociales, au lieu de demeurer dans une responsabilité qui ne se reprendrait jamais pleinement dans la connaissance. Juranville reproche finalement à Levinas de s'attarder sur la mise en accusation du sujet par le prochain, au risque de maintenir une forme de cruauté sacrificielle retournée contre soi : le sujet resterait celui qui est convoqué, accusé et sommé de répondre, sans accéder pleinement à la position d'un sujet libre qui assume sa finitude et produit un savoir.
QUESTION, Existence, Savoir, Subjectivité, LEVINAS
“Et cependant, dans Autrement qu’être, [Levinas] exclut que la subjectivité se noue (ou se renoue) dans la question, il ne veut voir dans la question qu’une conséquence seconde d’une subjectivité vraie nouée ailleurs, dans la proximité de l’Autre, laquelle est Dire venant en réponse – et s’exposant comme responsable – au Dire de l’Autre. Comme si un savoir effectif ne devait pas être affirmé, où la finitude, avec ses conséquences inévitables d’indifférence et de haine, sera revoulue. Comme si la subjectivité vraie, certes d’abord en deçà de la conscience, ne pouvait pas, et ne devait pas, se répéter telle quelle dans la conscience, pour constituer justement un tel savoir. Lévinas lui-même ne s’arrête-t-il pas trop longuement à l’affirmation que le prochain nous « met à la question » ? N’y a-t-il pas là une trace encore de l’ancienne cruauté païenne, fût-elle maintenant retournée contre soi ?”
JURANVILLE, 2000, JEU
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire