QUESTION, Théorie, Pratique, Objectivité, HEIDEGGER

La question essentielle vise nécessairement la constitution d'une théorie, entendue comme vérité de l'objectivité. Un savoir faux peut en effet se présenter comme un savoir dès lors qu'il apparaît objectif aux yeux d'un certain Autre, d'une communauté, d'une institution ou d'un monde historique qui en reconnaît la validité. La question essentielle ne peut surgir que si le sujet dépasse cette objectivité convenue et veut atteindre une vérité qui puisse valoir pour tout Autre, pour l'Autre comme tel. La théorie désigne précisément cette objectivité véritable. Elle est d'abord un ensemble articulé de propositions qui se présentent au sujet comme le point de vue d'un Autre, une manière de voir le monde qui prétend à une validité indépendante de la subjectivité particulière. Le sujet doit faire sien ce point de vue et le reconstituer librement, mais aussi l'examiner lui-même comme s'il occupait la position de l'Autre. Car une théorie peut être cohérente et reconnue sans être véritablement universelle : elle peut rester enfermée dans un système particulier et n'être que «négativement théorique », comme le dit Juranville, c'est-à-dire manquer de la vérité qu'elle prétend atteindre. La théorie est ainsi essentielle à la philosophie, qui pose l'être comme Autre absolu et cherche à accéder à un point de vue qui ne soit pas limité par une position subjective particulière. On peut même voir dans le discours philosophique la forme suprême de la théorie, puisqu'il doit accueillir toutes les questions et objections, permettre une communion rationnelle et rendre pensable un ordre juste du monde. Une telle théorie suscite cependant à la fois la haine et l'admiration : elle est haïe parce qu'elle fixe la finitude et contrarie les prétentions du sujet à la toute-puissance, mais elle est aussi aimée parce qu'elle assume une responsabilité pure à l'égard de la vérité et donne à l'existence une possibilité de sens. Mais pareille consistance théorique de la philosophie est contestée depuis la philosophie elle-même, comme on le voit notamment avec Heidegger. Pour celui-ci, la pensée théorique traditionnelle, métaphysique ou scientifique, réduit le monde à l'ensemble des étants simplement subsistants (Vorhandenheit) et oublie le rapport originaire de l'existant à son monde, dans lequel les choses se présentent d'abord comme disponibles pour son activité (Zuhandenheit). Elle néglige ainsi la Befindlichkeit, la disposition affective par laquelle le Dasein éprouve sa situation, et la Geworfenheit, son être-jeté dans une existence finie qu'il n'a pas choisie. Juranville reconnaît cependant chez Heidegger la possibilité d'une théorie vraie, qu'il rapproche de la Besinnung, la méditation : une pensée qui accueille l'Autre et à laquelle l'existant accède en reconnaissant son propre être-jeté et en s'abandonnant à ce qui est digne de question. Mais Heidegger refuse de conduire cette expérience jusqu'à un savoir universellement reconnu, parce qu'il redoute que la théorie ne ramène le sujet à la fascination, c'est-à-dire à une position où il se trouverait capté comme objet.
C'est précisément cette difficulté que, selon Juranville, permet de résoudre la pratique. L'existant a une tendance primordiale à refuser son être-objet, à ne pas assumer sa finitude et à supposer que l'Autre est faux, qu'il cherche à le réduire au déchet. Il demeure alors prisonnier de la fascination, puisqu'il subit sa condition d'objet sans parvenir à devenir sujet de cette condition. Pour sortir de cette position, il ne suffit pas de s'affirmer subjectivement : il faut vouloir que cette subjectivité ait vérité aux yeux de tout Autre. La pratique est l'acte par lequel le sujet accueille la mise en question qui lui vient de l'Autre et met à son tour en question sa propre existence et son monde. Elle se définit à partir de la théorie, dont elle est inséparable : la théorie présente une objectivité qui doit être vérifiée, car le sujet peut croire avoir dépassé sa subjectivité alors qu'il demeure enfermé dans ses propres représentations. La pratique consiste donc à sortir de cette abstraction et à exposer sa prétention à l'objectivité à la confirmation de l'Autre. Elle ne constitue pas une simple application de la théorie, mais l'épreuve par laquelle le sujet vérifie qu'il a effectivement assumé une position objective. Réciproquement, la pratique vise la théorie, puisqu'elle doit permettre de faire advenir une objectivité véritable. La question essentielle articule ainsi théorie et pratique dans un mouvement réciproque : la théorie ouvre à la pratique, qui la vérifie et la transforme, tandis que la pratique tend à établir la théorie comme vérité reconnue au-delà de toute subjectivité particulière.



“Qu’est-ce en effet que la pratique ? Elle se comprend à partir de la théorie, dont elle est inséparable. La théorie est objectivité aux yeux de l’Autre, et qui devra être vérifiée par le sujet – car elle pourrait n’être « que théorique », « que subjective ». Or qu’est-ce que cette vérification ? Vérité donnée par le sujet, non pas d’abord à l’objectivité, mais à la subjectivité, qui prétend s’être objectivée comme elle le doit, et qui peut ne pas l’avoir fait. Et c’est cela qu’on appelle pratique. La pratique consiste, pour le sujet, à sortir de son abstraction, où il se prétend déjà objectif, et à s’exposer à l’Autre, pour faire confirmer par l’Autre l’objectivité prétendue. De même que la théorie ouvre à la pratique, à la « mise en pratique », de même la pratique a ainsi comme visée la théorie.”
JURANVILLE, 2000, JEU

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