PULSION, Subjectivité, Finitude, Objet

La sexualité, spécialement sous la forme de la pulsion, révèle au sujet fini le mouvement par lequel il cherche à fuir sa condition. Elle le met en présence de son manque, de son rapport à l'Autre et de son impossibilité de se suffire à lui-même. Ne pouvant accepter son manque et sa dépendance à l'égard de l'Autre, il tend à réduire celui-ci à un objet susceptible de le compléter et d'effacer sa finitude. Mais cet objet, lui-même fini, ne peut lui apporter la plénitude attendue : il ne fait que répéter la finitude du sujet, qui se perd alors à son tour comme sujet dans cette relation. La pulsion, justement, manifeste un mouvement d’appropriation qui ne trouve jamais son accomplissement dans la possession définitive d'un objet. La pulsion apparaît ainsi d'abord comme pulsion de mort, répétition d'une tentative impossible de supprimer le manque et de retrouver une jouissance absolue. En réduisant l'Autre à un objet, le sujet se réduit lui-même à la position d'un être fini qui cherche à obtenir quelque chose d'un autre être fini ; en cela il devient lui-même objet. Mais cette condition n’est pas le tout de pulsion et elle n’est pas définitive. Juranville écrit que la vérité de la pulsion est « subjectivité et finitude ». Cela suggère que le fini peut devenir sujet de ce mouvement répétitif dans son ensemble, reconnaître ce qui le pousse à fuir sa finitude et assumer pleinement cette condition. C'est alors que la pulsion de mort peut apparaître sous sa vérité de pulsion de vie. Il ne s'agit pas de deux pulsions simplement opposées, dont l'une détruirait ce que l'autre construit ; il s’agit plutôt de penser deux modalités de la pulsion, deux manières pour le sujet de se rapporter à la même condition existentielle. Si la pulsion de mort correspond à la tentative de supprimer le manque et de retrouver une jouissance absolue, si elle est la répétition insensée de cette tentative, la pulsion de vie consiste au contraire à assumer la finitude ; certes pas en niant la sexualité ni la pulsion, mais en les dirigeant vers l’Autre plutôt que vers l’objet. Reconnaître la possibilité d’un tel mouvement n’est pas contradictoire : la pulsion doit être comprise, d’emblée, à partir de la relation structurale et ex-sistante à l'Autre, relation qu'elle tend justement à méconnaître en réduisant l'Autre à l'objet. Les pulsions scopique et invocante, que Freud n'avait pas isolées aussi nettement que Lacan, confirment cette dimension irréductible aux fonctions biologiques : elle ne font que révéler, au coeur de la pulsion, la présence du sujet, fût-ce sous le mode d’un objet capturé dans le fantasme. D’ailleurs tout objet pulsionnel possède une dimension d’altérité, sous doute inattendue, de par son caractère indifférent (aucun n’est véritablement satisfaisant) et par sa nature de “rien” : la pulsion en fait le tour, contourne l'objet essentiellement manquant et ne rapporte qu'un ersatz d’objet pour incarner provisoirement la finitude, et auquel le sujet lui-même se trouve réduit. Mais de cette disparition dans l'objet peut surgir un sujet nouveau, capable d'assumer sa propre finitude et de rétablir l'Autre comme tel. C'est dans cette perspective que Juranville introduit la sublimation, dont Lacan rappelle, à la suite de Freud, qu'elle constitue elle aussi une satisfaction de la pulsion. Elle révèle que la pulsion entretient un rapport fondamental avec la Chose, distincte de l'objet partiel et substituable. La Chose ne se ramène pas à un tel objet, elle est l’objet primordial du désir, l’Autre réel absolu qu’il faut supposer à l’origine de tout le processus. Certes la Chose manque, mais par la sublimation, notamment par l'écriture, le sujet peut recréer la Chose ; il peut produire une œuvre qui ne soit plus une simple tentative d'appropriation de l'Autre, mais une création qui lui est adressée et qui rend possible une véritable relation. La jouissance de l'Autre serait ainsi atteinte non par sa réduction à un objet de satisfaction, mais par la production d'une œuvre qui, si elle possède une consistance réelle, serait susceptible d'être reçue et reconnue.


“La sexualité, débarrassée des interprétations et conceptions diverses qui la recouvrent, se donne au sujet fini comme pulsion. Et c’est là que doit d’abord venir une vérité de la sexualité. Pourquoi se donne-t-elle ainsi ? Le sujet fini sait en lui le mouvement par quoi il fuit sa finitude. Par quoi il réduit l’Autre, avec lequel il est toujours déjà en relation, à ce qui devrait combler son manque et effacer sa finitude. Il sait que l’Autre, devenu objet fini, ne comble alors rien, et que cet Autre comme lui-même objet n’est que sa propre finitude répétée. Il sait qu’il s’est alors, dans l’objet, perdu comme sujet, et qu’il a à se faire sujet, sujet nouveau, de ce mouvement qui se répète. Disons même qu’il ne sait tout cela que pour autant qu’il se fait ainsi le sujet de tout le jeu de la finitude qui se fuit. Et c’est alors qu’advient la vérité de la pulsion, qui est subjectivité et finitude.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

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