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QUATERNAIRE, Signifiant, Désir, Chose, LACAN

Juranville propose une interprétation du schéma L de Lacan qui va s’avérer décisive pour l’ensemble de sa philosophie et pour l’élaboration de sa propre méthode : il y cherche - et y trouve - le principe d'une refonte de la théorie psychanalytique qui permettra notamment de penser la sublimation et, à terme, le rapport entre l'inconscient et la philosophie. La thèse centrale est la suivante : le triangle œdipien ne suffit pas à rendre compte de la structure du désir humain. Il faut lui ajouter un quatrième terme, celui du sujet lui-même, lié au phallus comme signifiant. Lacan avait déjà souligné le caractère fondamental du quaternaire pour une présentation du sujet de l’inconscient : « Une structure quadripartite est depuis l’inconscient toujours exigible dans la construction d’une ordonnance subjective. » Le quaternaire est une exigence de structure : dès lors qu'on cherche à comprendre comment un sujet se constitue dans le langage, trois termes ne suffisent pas. Juranville oppose donc deux ordres : le ternaire du pur logique ; le quaternaire de la structure signifiante et du désir. Dans le schéma L de Lacan, le triangle formé par a, a′ et A est explicitement désigné comme le « triangle du symbolique ». Y prennent place respectivement la Mère comme objet primordial, le père réel comme idéal-du-moi, le Père symbolique comme Nom-du-Père. Le sujet, noté S et associé au phallus φ, occupe le quatrième sommet. Ce point est essentiel : le sujet n'est pas simplement un élément supplémentaire à l'intérieur du triangle symbolique. Il se trouve à la place qui manifeste l'insuffisance de ce triangle. Le symbolique peut organiser les relations entre ses trois termes, mais il ne peut pas intégrer le sujet de manière complète et définitive. Le sujet entre dans le jeu par le phallus, c'est-à-dire par le signifiant qui inscrit dans la structure la question du désir et du manque. Le phallus est bien un signifiant, mais non verbal : il indique précisément ce qui, dans le désir, ne peut être absorbé par la seule articulation des signifiants verbaux. Il marque le manque, l'écart, l'impossibilité d'une adéquation complète entre le sujet et l'ordre symbolique. Juranville ajoute alors une remarque particulièrement importante : « Le désir de l’homme est pris dans le quaternaire parce qu’il est d’abord non pas désir œdipien, interdit, mais désir pour la Chose. » Il renverse ici l'ordre habituel de l'explication. On pourrait croire que le désir humain se constitue d'abord dans la relation œdipienne : désir de la mère, interdiction paternelle, renoncement à l'objet interdit, puis accès à la loi et au désir. Juranville soutient au contraire que cette explication est insuffisante, parce qu'elle suppose déjà constitué ce qu'elle devrait expliquer. La mère n’est pas d’abord désirée en tant que femme du père (interprétation oedipienne, névrotique) mais en tant que Chose, c'est-à-dire ce qui est visé comme objet absolu, mais qui ne peut précisément pas devenir un objet disponible. Comme telle la Chose n’est pas spécialement interdite, elle est impossible. Le désir se trouve donc confronté à une impossibilité plus originaire que l'interdit œdipien : l'impossibilité de rejoindre une jouissance absolue qui abolirait le manque. La remarque de Juranville, ensuite, sur la Chose « écartelée aux quatre coins du quaternaire » est une manière de dire que cette impossibilité ne se laisse pas localiser en un seul point. Elle traverse toute la structure. Et ce que la Chose subit dans cette dispersion, le sujet le subit lui aussi : il est divisé par son désir, qui le porte vers un absolu auquel il ne peut accéder.
Juranville reprend en réalité tout le schéma L pour en faire une structure signifiante complète et fondamentale. D’abord les trois termes du ternaire œdipien correspondent à trois moments logiques du signifiant. Premier moment : la mère occupe initialement la place du signifiant. Elle est l'Autre primordial, celui dont dépend l'accès du sujet au monde du désir et du langage. Elle n’est pas seulement la mère nourricière, elle est d'abord ce qui se présente à lui comme une présence susceptible de répondre, de donner, de refuser, de désirer. Elle constitue ainsi le premier lieu d’une altérité, davantage que celui d’une totalité susceptible de combler le sujet. C'est précisément cette illusion de complétude que la structure va défaire. Le deuxième moment apparaît lorsque la mère elle-même se révèle désirante. La mère n'est plus seulement celle qui donne ou qui refuse : elle désire quelque chose qui n'est pas l'enfant. Son désir manifeste qu'elle est elle-même prise dans une relation à un Autre. Elle désigne alors le père. Celui-ci apparaît comme celui auquel le sujet, garçon ou fille, aura à s'identifier pour entrer dans le jeu du désir, raison pour laquelle il prend la place de l'Idéal du Moi. Il ne s'agit donc pas seulement (pas forcément) de la présence physique du père dans la famille. Ce qui compte est sa fonction dans l'économie du désir : il apparaît comme celui qui est susceptible d'occuper une place dans le désir de la mère, et donc comme un signifiant pour le sujet. La preuve que ce père réel n’est pas si “présent”, la mère le désigne « par son nom », le ramenant au Nom-du-Père. Cela constitue précisément le troisième moment, celui du Père symbolique, lorsqu'apparaît un écart entre le Nom-du-Père et le père réel. Le nom ne se confond pas avec la personne qu'il désigne. Et surtout, le père réel lui-même n'est pas un être complet, tout-puissant, extérieur au manque : il est lui aussi désirant, et donc marqué par la castration. C'est ici que se dégage la fonction symbolique du père. Elle ne peut être ramenée à la personne du père réel, à son autorité effective ou à sa puissance. Elle désigne une fonction de loi qui excède celui qui l'incarne. Et en même temps elle éloigne toujours plus l’image d’une mère également toute puissante et entièrement désirable. Se dégage de cette première séquence une conception du symbolique assez subtile : le symbolique ne surgit pas simplement avec l'interdiction paternelle. Il se constitue à travers une série de différenciations qui font apparaître que nul être humain ne peut occuper la place de l'Autre absolu.
Mais cette construction demeure encore ternaire et ne suffit pas à rendre compte de la position du sujet. Le cœur de l'argumentation de Juranville apparaît ici : « Mais au-delà du triangle œdipien, il faut ajouter la place du sujet et du phallus, nécessaire si l’objet absolu du désir manque, si l’inscription parfaite dans le langage n’est pas possible, si doit être affirmée l’existence d’une “pulsion de mort”. » L’objet absolu du désir manque : on l’a vu, c’est la Chose, dont la jouissance est impossible. De ce fait le sujet se trouve d’emblée marqué d’un manque, d’une incomplétude constitutive, que nul signifiant verbal ne pourra nommer ni réparer. Ce hors-monde inaccessible demeure également hors-langage. Le langage organise le monde du sujet, lui permet de se situer, de désirer, de nouer des relations ; mais il ne peut pas tout dire, tout représenter, tout intégrer. Il existe une impossibilité interne à l'ordre symbolique : le sujet ne peut pas se trouver entièrement représenté et réconcilié avec lui-même dans le signifiant. C’est ce qui se rencontre aussi bien dans la pulsion : le signifiant introduit une coupure, produit un manque, ouvre un espace qui ne peut jamais être entièrement refermé. C’est pourquoi, comme conséquence de cette faille dans le langage, il faut affirmer l'existence de la pulsion de mort.
La pulsion de mort est ici le nom de cette dimension irréductible de négativité. Elle exprime le fait que le sujet ne peut pas se maintenir dans une organisation symbolique parfaitement close, ni retrouver une jouissance originelle qui viendrait abolir toute séparation. Le quatrième terme, le sujet lié au phallus, donne donc une place à cette négativité dans la structure elle-même. Il n'est surtout pas un élément supplémentaire du scénario œdipien : il désigne ce qui, dans la structure, empêche précisément le scénario de se refermer sur lui-même. Le phallus est ici le signifiant de cette impossibilité ; l’impossibilité d’un signifiant verbal venant combler le manque : il symbolise donc le désir, mais aussi la castration, le désir comme castré.
Lacan lui-même avait bien déclaré que “tout le schéma de l’Oedipe est à critiquer”, mais il n’a pas achevé lui-même cette critique. Le schéma de Lacan, et ses propres commentaires, laissent dans l'ombre quelque chose d'essentiel : la raison pour laquelle le désir ne peut pas être satisfait, même en dehors de toute interdiction. Ce n'est pas parce que le père interdit la mère que celle-ci ne peut pas être l'objet absolu du désir. Elle ne peut pas l'être parce qu'aucun objet fini ne peut occuper cette place. La théorie œdipienne risque de faire dépendre toute la structure du désir d'une situation familiale, alors que le quaternaire permet de penser une négativité constitutive du sujet, qui ne se réduit pas à l'interdit paternel. Lacan introduit bien un « quart élément », qu’il nomme de différentes façons selon le contexte, en lui donnant toujours la même dimension d’une limite, d’une finitude. Le quaternaire permet ainsi de penser ce que le ternaire œdipien ne parvient pas à intégrer : la dimension de la pulsion de mort comme condition de la constitution du sujet. Mais « Cette critique de l'Œdipe, quoique Lacan l'ait annoncée et amorcée dans bien des textes, est demeurée finalement comme “retenue” par Lacan lui-même » déclare Juranville. Qu’est-ce qui a bien pu “retenir” Lacan ? L’hypothèse de Juranville est que Lacan n’a pas pu, ou voulu, donner toute sa place à la sublimation comme possibilité pour le sujet d’accéder à une forme d’autonomie dans la création. Tant que l'on demeure dans le cadre classique de l'Œdipe, la sublimation risque d'être pensée comme une transformation secondaire de la pulsion sexuelle : l'énergie pulsionnelle serait détournée de son objet sexuel initial vers des activités socialement valorisées, artistiques ou intellectuelles. C’est la théorie de Freud. Mais si l'on prend au sérieux le quaternaire, si l'on reconnaît que la pulsion est fondamentalement prise dans un rapport à la Chose et à l'impossibilité de l'objet absolu, alors la sublimation prend une tout autre dimension. Elle ne consiste plus simplement à détourner une énergie sexuelle vers un objet culturel. Elle devient une manière de répondre à l'impossibilité constitutive de la jouissance, de produire quelque chose à partir de cette impossibilité même. Alors la création, l'écriture, peuvent engager une autre relation à l'Autre et à la jouissance. Ne nous y trompons pas : en amenant la question de la sublimation, Juranville fait de la philosophie une question interne à la psychanalyse, ce que n’aurait jamais accepté Lacan. Le livre de 1984 ne résout pas encore le problème ; il en établit les conditions théoriques. Il reste notamment à expliquer comment une production subjective peut devenir une œuvre véritablement objective, et comment cette œuvre peut être offerte à l'Autre sans que celui-ci soit réduit à un objet destiné à satisfaire le sujet. Ce sont ces problèmes que Juranville affrontera et résoudra dans ses écrits des années 2000.




“La structure signifiante fondamentale de l’inconscient est présentée par Lacan, de manière particulièrement explicite, dans le schéma appelé schéma L. On y lit clairement ce que Lacan a souvent formulé, qu’« une structure quadripartite est depuis l’inconscient toujours exigible dans la construction d’une ordonnance subjective ». Pourquoi un tel quaternaire ? On pourra commencer à l’expliquer en l’opposant à l’articulation essentiellement ternaire du pur logique. Car est inscrite dans le signifiant verbal même, une insuffisance du pur logique : d’où la place logiquement déductible du signifiant non verbal, le phallus, comme quatrième terme. Le désir de l’homme est pris dans le quaternaire parce qu’il est d’abord non pas désir œdipien, interdit, mais désir pour la Chose. La Passion que subit la Chose, d’être écartelée aux quatre coins du quaternaire n’est autre que celle que l’homme a à souffrir du fait de son désir.”
JURANVILLE, 1984, LPH