La question, la question essentielle, représente l'acte fondamental par lequel le sujet peut accéder à la vérité de son existence. Le sujet qui se soucie de l'être véritable doit d'abord reconnaître que celui-ci ne se trouve pas en lui, dans ses représentations et ses savoirs déjà constitués, mais dans l'Autre, à partir duquel il doit lui advenir. Cette reconnaissance implique une expérience initiale de non-savoir : dès lors qu'il prétend posséder d'avance la vérité qu'il recherche, le sujet la réduit à ses propres représentations, il retombe dans le monde de l’inauthentique et perd de vue le souci essentiel. Pour se maintenir dans le souci de l'être, il doit donc supposer que l'expérience même de ce non-savoir peut conduire à un savoir nouveau. C'est cette articulation du non-savoir et de la possibilité du savoir qui définit la question. Elle vient d'abord de l'Autre, qui met le sujet en question avant même qu'il ne formule lui-même son interrogation ; mais elle doit ensuite être assumée par lui, qui a à la poser et à se la poser, en entrant activement dans son travail. La question est ainsi à la fois reçue et reprise, subie et assumée. Elle caractérise le souci essentiel et, plus largement, le rapport à l'autre : “Se soucier (et aimer), n’est-ce pas poser et se poser des questions ?” demande Juranville. Cette attitude fondamentale est celle de la philosophie, qui est bien en ce sens question de l'être, selon la thèse de Heidegger. Heidegger soutient encore justement que la philosophie doit être identiquement ontologie et phénoménologie. En effet la philosophie est un savoir de l'existence, mais l'existence ne se donne pas immédiatement dans sa vérité : elle comporte une contradiction entre ce qui apparaît d'abord au sujet et ce qui constitue son essence véritable. Le savoir philosophique vise l'essence de l'être, mais cette essence ne peut être une vérité déjà constituée que le sujet aurait simplement à découvrir ; elle doit d'abord s'effacer, ne pas apparaître, puis être reconstituée par le sujet comme son Autre. La philosophie est ainsi ontologie, puisqu'elle vise le savoir de l'être, et phénoménologie, puisque son accès à l'essence suppose une méthode capable de la faire apparaître. Et certes il faut reconnaître à Heidegger le mérite d'avoir développé une phénoménologie réelle, qui accepte de laisser venir la chose elle-même sans la soumettre aux anticipations du sujet ni à sa volonté préalable de savoir. La question authentique contient déjà la possibilité de sa réponse, mais celle-ci ne supprime pas la question, car le sujet demeure responsable de ce qu'il a découvert et de toute interrogation à venir. Toutefois la limite de cette pensée de Heidegger et, plus généralement de toute philosophie de l'existence, est d’exclure que la réponse puisse se constituer en un savoir universellement reconnu. La vérité existentielle demeure liée à l'engagement singulier du sujet, sans parvenir nécessairement à une connaissance objectivable et transmissible. C'est avec la psychanalyse, à condition que son apport soit repris dans le discours philosophique, que cette difficulté peut être surmontée. L'affirmation de l'inconscient confronte en effet le sujet, historiquement constitué par le monde de la philosophie, à la question de sa propre existence, en lui révélant une dimension de son être qui échappe à son savoir conscient et met en cause l'identité qu'il s'est construite. Le discours psychanalytique donne une existence sociale à cette question : il constitue le lieu où elle peut être travaillée et où se dépose le savoir qui en résulte. Le discours philosophique intervient alors pour reprendre ce savoir et le poser dans sa vérité rationnelle pure.
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QUESTION, Être, Souci, Philosophie, HEIDEGGER
“Le sujet qui se soucie pour l’être – et qui reconnaît l’être vrai comme d’abord en l’Autre et comme devant, à partir de là, venir en lui – commence par exclure de pouvoir aller jusqu’au savoir de cet être. Et il est inéluctablement ramené de l’être vrai à l’être faux, du souci essentiel à la préoccupation utilitaire. Que lui faut-il dès lors pour se maintenir dans le souci essentiel ? Supposer que, dans l’épreuve même de non-savoir qu’implique la rencontre de l’Autre, de l’être vrai comme Autre, il atteindra un savoir nouveau. Or le savoir avec le non-savoir définit la question. C’est donc par la question que le sujet va jusqu’au bout de l’être et du souci. Question essentielle, qui n’est pas un simple moyen pour accéder au savoir. Question, d’une part, qui vient de l’Autre et par laquelle le sujet est « mis en question ». Qui se pose avant qu’il ne la pose. Sinon il n’y aurait pas de non-savoir radical qu’elle lui ferait éprouver. Question, d’autre part, que le sujet doit assumer, poser et se poser, de telle sorte qu’il entre résolument dans le travail de la question. Sinon il n’y aurait pas de savoir vrai vers lequel elle conduirait. Face à l’être comme objet du souci, la question en est ainsi l’acte. Se soucier (et aimer), n’est-ce pas poser et se poser des questions ?”
JURANVILLE, 2000, JEU
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