Affichage des articles dont le libellé est Regard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Regard. Afficher tous les articles

PULSION, Regard, Fantasme, Objet a, LACAN

Le quatrième moment logique de la pulsion introduit un changement remarquable : l’Autre n'est plus seulement celui qui donne, demande ou désire. Il est le signifiant qui signifie, l'« instituteur du monde » selon le mot de Juranville. La pulsion qui correspond à ce moment est la pulsion scopique. Mais son objet n'est pas la vision elle-même, ni un objet visible particulier. C'est le regard. Le regard n'est pas l'œil. L'œil appartient à l'organisme et à la fonction physiologique de la vision. Le regard désigne un objet ‘a’ : il est lié au désir et à la manière dont le sujet se découvre pris dans le champ du visible. Le regard n'est donc pas simplement ce que le sujet voit. Il concerne aussi le fait que le sujet se sente vu, exposé, reconnu ou saisi par une présence qui ne se donne pas directement comme visible. Le regard est la “puissance dans l'Autre” dit Lacan, l'Autre en tant qu’il commande et signifie ; mais comme une présence invisible, dissimulée derrière le monde qu'il déploie. Le monde apparaît, avec ses objets, ses significations et ses repères. Mais la fonction qui rend possible cette ouverture ne se présente pas elle-même comme un objet parmi les autres. Juranville rapproche cette structure de la conception heideggérienne de l’être, l’être qui ouvre le monde où les étants peuvent apparaître, mais qui ne se présente pas lui-même comme un étant parmi les autres. Il se retire au moment même où le monde s'ouvre. Juranville cite Lacan : « De tous les objets dans lesquels le sujet peut reconnaître la dépendance où il est dans le registre du désir, le regard se spécifie comme insaisissable. » Le regard manifeste ainsi la dépendance du sujet à l'égard de l'Autre sans pouvoir être possédé ou fixé comme un objet. Il apparaît comme objet pulsionnel, mais il se dérobe aussitôt, à la manière du réel de l'inconscient qui se referme au moment même où il se manifeste. Juranville évoque le rapport aux morts et le refuge qu'ils peuvent représenter, notamment dans certaines formes de la névrose obsessionnelle. Il devient alors un objet privilégié pour le fantasme, précisément parce qu'il est insaisissable, il peut paradoxalement servir à éluder la castration. Le regard semble permettre d'éviter la confrontation avec le manque, en maintenant l'espoir d'une présence invisible qui soutiendrait le monde. Il ne supprime pas réellement la castration ; il peut en offrir une forme de contournement imaginaire. Dans l'image du Bouddha aux paupières abaissées, Lacan discerne un regard se détournant du visible, comme pour mieux éviter la fascination du regard de l'Autre, mais surtout pour mieux s’épargner l'angoisse liée à la castration en neutralisant apparemment le mystère du regard. Il va jusqu’à en tirer une conclusion plus générale à propos des discours métaphysiques qui invitent à aller au-delà du visible : ils ne feraient que dissimuler une référence au regard comme objet ‘a’. Le métaphysicien cherche derrière le monde visible une présence qui le fonde, sans que cette présence puisse jamais être saisie comme un objet ordinaire. Dans tous les cas le regard renvoie directement au désir de l’Autre, ou plus précisément au « désir à l'Autre » selon Lacan. Le désir de l'Autre désigne le désir dont le sujet cherche à comprendre la signification : que veut l'Autre de moi ? Quelle place suis-je pour lui ? Le désir à l'Autre, dans ce quatrième moment, met davantage l'accent sur le mouvement par lequel le sujet adresse son propre désir à l'Autre et attend d'être reconnu par lui. Le regard est alors le désirant absent, recherché derrière le monde visible. Le sujet ne veut pas simplement voir ; il cherche le regard par lequel il pourrait être reconnu. Mais la pulsion scopique implique également que le sujet se fasse regard. Le sujet devient lui-même ce qu'il cherche : il se place dans une position de regard, quête le regard de l'Autre, puis se défait comme regard dès que l'autre regard semble apparaître. Juranville décrit cette boucle de manière très précise : il n'y a jamais deux regards pleinement présents l'un à l'autre. Il y a un œil qui se fait regard et cherche un regard qu'il imagine, puis qui se dépose comme regard lorsque cet autre regard paraît. Le sujet redevient alors œil, à partir duquel la quête peut recommencer. La pulsion scopique ne veut donc rien de plus que cette apparition et cette disparition du regard. Elle ne doit pas être confondue avec le voyeurisme ou l'exhibitionnisme, qui sont des reprises particulières de cette pulsion dans la perversion. Sa structure fondamentale est le circuit par lequel le sujet cherche le regard de l'Autre et se constitue lui-même comme regard dans cette quête.


“L’affaire de la pulsion est autre : l’instant de l’autre regard (imaginé, cela suffit) est le retour en boucle, mais sur l’œil et non plus sur le regard. Il n’y a jamais deux regards, mais un regard et un œil, et plus exactement un œil qui se fait regard et cherche le regard (qu’il « invente »), et qui, dès l’apparition de l’autre regard, se dépose comme regard. La pulsion est dans le faire apparaître, puis disparaître, du regard.”
JURANVILLLE, 1984, LPH