RAISON, Choix, Totalité, Vérité

Comment une décision, une décision essentielle, peut-elle devenir véritablement libre, comment peut-elle rompre avec l'ordre commun superficiel et par suite acquérir une validité objective ? En effet le sujet peut décider de produire une œuvre, de s'engager dans une pratique nouvelle, de transformer son existence. Mais comment établir que cette décision est effectivement vraie ? Comment éviter que l'œuvre ne soit que l'expression d'une conviction individuelle, ou qu'elle ne soit reconnue que par un monde social dont elle prétend précisément contester les valeurs ? Juranville répond qu'il faut choisir la raison elle-même. C'est-à-dire ne pas seulement choisir une œuvre, mais choisir le principe qui permettra de la reconnaître comme véritablement universelle et objective. La raison possède deux dimensions indissociables. Elle constitue d'abord une totalité, puisque les éléments d'un ensemble doivent être organisés par une loi qui leur donne leur cohérence ; mais elle est aussi vérité, car cette loi doit pouvoir être reconstruite par chaque sujet à partir de sa propre pensée. Une œuvre n'est donc véritablement rationnelle que si son organisation peut être reconnue au-delà de son auteur, sans que le principe qui la gouverne soit nécessairement formulé à l'intérieur de sa réalisation. La raison métaphysique, particulièrement dans sa forme hégélienne, semble répondre à cette exigence en intégrant les oppositions et les contradictions dans un ensemble cohérent. Mais cette raison est incapable d’accueillir une objection qui viendrait véritablement de l'Autre et qui mettrait en cause les principes mêmes de la totalité. La dialectique dépasse les oppositions de l'entendement en les intégrant dans son propre mouvement, mais elle ne reconnaît pas suffisamment la rupture que constitue le choix absolu entre la vérité et la non-vérité, choix qui ne peut être déduit des médiations déjà disponibles. La totalité métaphysique demeure ainsi enfermée dans un ordre qui tend à neutraliser l'existence et l'altérité radicale.
La pensée de l'existence conteste cette raison traditionnelle. Kierkegaard, notamment, retrouve avec justesse la portée du choix essentiel : celui-ci ne peut pas être simplement le résultat d'une progression rationnelle qui aurait déjà déterminé les conditions de sa propre vérité. Il faut un moment de rupture, où le sujet se trouve confronté à une alternative radicale : continuer à se maintenir dans l'ordre de la fausse identité, ou accepter la mise en question qui vient de l'Autre. Ce choix, qui engage toute son existence, ne peut pas être déduit de l'ancien système, puisqu'il met précisément en cause les principes de celui-ci. Cependant, les transformations que le sujet attend de ce choix, notamment l'accès au bien, la volonté véritable et la possibilité de se reconnaître soi-même dans une dimension universelle, supposent nécessairement une nouvelle organisation rationnelle. Or Kierkegaard ne reconnaît pas explicitement que le sujet doit aussi choisir une raison nouvelle. Levinas semble aller plus loin en fondant la raison dans la relation à l'Autre. Sa critique de la totalité ontologique montre que le savoir traditionnel, apparemment cohérent et rationnel, maintient en fait un ordre collectif violent, dans lequel le prochain n'est pas véritablement reconnu. La raison authentique ne doit pas procurer au sujet une assurance ou une puissance supplémentaire, mais le confronter à l'Autre et l'engager dans l'exigence de justice. Elle est d'abord présente en l'Autre et ne peut être comprise comme une construction autonome de la conscience. Toutefois, Levinas, comme les autres penseurs de l'existence, ne permettrait pas à cette raison de se constituer pleinement en savoir rationnel universel. Juranville cherche alors une voie qui conserve l'origine de la raison dans l'altérité tout en reconnaissant la possibilité de sa reprise consciente. C'est l'inconscient qui lui permet de la concevoir. Celui-ci représente la vérité qui d’abord échappe à la conscience individuelle puisqu’il se trouve dans le discours de l'Autre, mais cette vérité n'est pas destinée à demeurer étrangère au sujet : elle doit pouvoir être reconnue et reconstruite par lui dans son propre savoir. En tout état de cause, changer de raison revient donc à entrer dans un autre discours. Le projet de Juranville consiste finalement à dépasser à la fois la totalité métaphysique, qui absorbe l'objection de l'Autre, et la pensée de l'existence, qui maintient la vérité dans une altérité irréductible au savoir. Il s'agit de penser une raison qui trouve son principe dans l'Autre, mais que le sujet puisse librement reconstruire comme sienne, afin de constituer une totalité véritablement rationnelle, ouverte à l'altérité et susceptible d'une reconnaissance universelle.



“Comment, pour le sujet qui veut prendre une décision vraie, d’individu, montrer qu’il a réellement rompu avec l’ordre commun, poser objectivement la vraie liberté, et donc justifier le choix qu’est une telle décision ? En posant la raison. La raison est, en tout choix essentiel, ce qui est choisi. Au-delà de l’œuvre pour laquelle, nous l’avons vu, on décide, et parce que cette œuvre peut toujours n’être, par le monde social, ou par le sujet individuel, que supposée, il faut choisir la raison. Qui confirme l’œuvre comme œuvre vraie. Car qu’est-ce que la raison ? Totalité et en même temps vérité.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

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