La pensée de l'existence suppose que le sujet fini reconnaisse une origine véritable du sens, mais cette reconnaissance ne peut conduire à le concevoir comme un simple produit passif d'une puissance extérieure. La causalité première doit au contraire rendre possible l'autonomie de ce qu'elle engendre : le sujet reçoit de l'Autre les conditions de son existence, puis devient lui-même capable d'agir et de produire une œuvre. Il lui revient ainsi de reprendre librement la signification qui lui a été transmise et de lui donner une effectivité nouvelle. Cette opération suppose de distinguer la cause et la raison. La première désigne la puissance créatrice et l'acte par lequel une réalité advient ; la seconde établit l'organisation intelligible de cette réalité, en dégage les relations nécessaires et en restitue la cohérence. La raison permet donc à la loi de se déployer comme totalité connaissable, tandis que la cause correspond à l'acte qui lui donne son origine et son effectivité. Cause et raison relèvent de deux temporalités différentes. Le temps réel désigne l'événement créateur, donc la cause, qui bouleverse l'ordre acquis ; le temps imaginaire, l'espace dans lequel la raison organise les significations. La raison véritable doit introduire le premier dans le second, sans renoncer à sa fonction systématique. Et d’autre part, cette rationalité ne peut se constituer indépendamment de la relation à l'Autre. Le sujet reçoit initialement d'une altérité la possibilité de connaître et d'agir, mais il doit ensuite restituer ce qu'il a reçu, en témoignant auprès des autres sujets de la loi qu'il a reconstruite. La raison conserve ainsi une dimension de responsabilité : elle doit pouvoir être rendue à celui auquel elle s'adresse. Son ambition est universelle, puisqu'elle cherche à établir une vérité accessible à tout sujet, mais son accomplissement exige d'abord que soit traversée l'expérience de la finitude radicale. Les certitudes qui assuraient jusque-là la continuité du monde doivent pouvoir s'effondrer. Cette épreuve apparaît comme un jeu essentiel, dans lequel le sujet risque de perdre les garanties de son existence antérieure, mais aussi peut accéder à une capacité créatrice nouvelle : le véritable gain consiste à devenir soi-même capable de produire du sens. La raison issue de cette expérience ne peut donc être garantie par avance ; elle doit être soutenue par la foi qui permet de poursuivre le travail malgré l'incertitude de sa reconnaissance.
Juranville - c’est l’une de ses thèses fortes - attribue à l'inconscient le statut de principe créateur de cette production de sens. Dans l'ordre du langage, son opération fondamentale est la métaphore, entendue comme une substitution signifiante qui fait surgir une signification nouvelle. La pensée philosophique reprend cette puissance créatrice dans son propre registre : en développant les concepts par leurs définitions, elle explicite les déterminations et les relations qui permettent de constituer un ensemble systématique. Le travail rationnel prolonge ainsi, dans l'espace du savoir, une opération de production de signification dont l'inconscient constitue le principe. Toutefois, même lorsqu'elle parvient à constituer une totalité cohérente et à justifier ses principes, la raison philosophique ne possède aucun moyen de contraindre les autres sujets à la reconnaître. Sa visée universelle demeure inséparable de la liberté de ceux auxquels elle s'adresse, ce qui confirme que son déploiement doit être soutenu par la foi.
La raison ordinaire présente une configuration inverse. Elle organise les phénomènes à partir de principes qu'elle considère comme déjà établis, et paraît ainsi offrir au sujet une liberté fondée sur la cohérence de ses propres représentations. Les contradictions peuvent être intégrées et expliquées, mais elles ne sont admises que dans les limites d'un ordre qui ne se laisse jamais radicalement remettre en question. Cette rationalité est socialement reconnue parce qu'elle préserve les fondements de l'univers commun et écarte la possibilité d'une altérité qui obligerait à les reconstruire. Elle demeure ainsi liée à une organisation anticipée du monde et se ferme à l'expérience existentielle qui pourrait en bouleverser les principes ; autrement dit elle se déploie dans le temps imaginaire de la représentation qui organise le monde, mais sans y introduire le temps réel, sans faire référence à la causalité créatrice.
La critique heideggérienne du principe de raison permet de mettre en évidence la difficulté propre à la pensée de l'existence. En affirmant que le jeu de l'être ne dépend d'aucun pourquoi, Heidegger récuse la recherche d'un fondement explicatif qui prétendrait rendre compte de toute chose à partir d'un principe premier. Mais dans sa critique il renvoie dos à dos, en les confondant, la cause et la raison. Or il est clair que cette pensée ne peut pas pour autant renoncer à toute rationalité. Chez Heidegger la notion d'Abgrund désigne précisément cette dimension abyssale qui ne fournit pas un sol stable, mais rend possible une autre compréhension du fondement. Heidegger suppose une raison nouvelle sans accepter de la reconnaître comme telle ni de la développer en savoir systématique. Contre toute confusion de la cause et de la raison, l’antidote reste avant tout Descartes, car si la preuve ontologique est par lui mobilisée - presque par convention -, en procédant abstraitement à partir de la pensée de Dieu et de son concept, les preuves dites par les effets partent au contraire de l'existence du sujet et de ce qui est effectivement donné. Elles ne se contentent pas d'établir une cohérence conceptuelle sur la base des raisonnements habituels ; avec l’hypothèse du Malin Génie et la radicalisation du doute, elles conduisent le sujet à s’interroger sur l’origine effective de son existence. Passage au temps réel, par conséquent, qui est celui de la causalité vraie.
“Comment, pour le fini qui affirme l’existence, et qui suppose donc une cause vraie, éviter de se laisser reprendre en fait par la conception courante et fausse, au fond superstitieuse, de la cause, où se perd l’existence, et poser enfin cette cause vraie ? Comment accepter vraiment qu’elle soit créatrice, produisant un effet (le fini) qui est lui-même cause libre et créatrice ? Comment assumer la nécessité existentielle qu’elle implique, jusqu’à reconstituer objectivement, comme soi-même cause vraie, la signification originelle ? Comment donner vérité objective à la loi, qui est signification et nécessité ? Par la raison. Car la raison est, on l’a vu, vérité de la totalité. Totalité déployée comme vraie et objective aux yeux de tout Autre, à partir du principe – ce principe étant certes d’abord en l’Autre absolu comme cause première, mais aussi, à partir de là, dans le fini comme lui-même cause vraie et créatrice. La raison est ainsi ce dans quoi s’accomplit la loi, quand la cause en est l’acte.”
JURANVILLE, 2000, JEU
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