La construction d'une totalité rationnelle nouvelle ne peut être considérée comme juste du seul fait que le sujet qui l'élabore en reconnaît lui-même la nécessité. Il lui faut encore rendre compte de sa validité devant d'autres sujets finis et montrer que l'organisation proposée ne repose pas sur leur assujettissement. La justification constitue ainsi le moment où la raison acquiert son objectivité : elle doit établir la légitimité de la totalité, mais aussi permettre au sujet qui la propose de répondre de son propre engagement. La justification n'est donc ni une simple démonstration intellectuelle, ni une opération destinée à défendre après coup une décision personnelle. Elle est l'acte par lequel la raison établit publiquement la validité de la totalité qu'elle pose. Cette entreprise se rapporte d'abord à l'Autre absolu, dont procède la possibilité même de la vérité, puis doit impérativement s'adresser à l'autre sujet humain. Elle prend alors la forme d'une théodicée, puisqu'elle cherche à rendre intelligible la condition finie et le mal qui lui est attaché. Mais cette justification ne peut se satisfaire d'une référence à une vérité supérieure : elle doit se traduire par une reconnaissance effective de l'autonomie de l'autre. Son objectif est notamment de montrer que la finitude et les souffrances qui l'accompagnent ne font pas de l'individu un être destiné à être sacrifié à la cohérence d'un ensemble supérieur. Il ne s'agit pas de prétendre que le mal pourrait être supprimé ou transformé en bien par la seule compréhension rationnelle, mais de refuser qu'une totalité puisse légitimer la destruction ou l'asservissement de certains au nom de son accomplissement. Une raison véritablement juste doit reconnaître la négativité inhérente à l'existence sans en faire le fondement d'une politique du sacrifice.
C'est sur ce point que Juranville confronte son projet à la pensée de Levinas. Celui-ci accorde une importance décisive à la justification, mais se méfie de toute entreprise qui prétendrait en établir une validité objective. Une telle ambition lui paraît susceptible de reconduire la violence des systèmes traditionnels, idéologiques ou métaphysiques : en intégrant les souffrances et les contradictions dans une explication globale, ceux-ci finissent par rendre acceptable ce qui devrait au contraire maintenir ouverte la protestation de l'autre. La théodicée hégélienne en fournit un exemple, dans la mesure où elle cherche à rendre le négatif intelligible au sein de la totalité historique et à permettre à la pensée de se réconcilier avec lui. Pour Levinas, une telle réconciliation risque de faire disparaître la singularité de celui qui subit le mal. La justification violente repose précisément sur un principe suprême qui ne reconnaît aucune altérité susceptible de le remettre en cause. Ce principe peut prendre la forme d'une divinité opaque, d'une valeur idéologique devenue absolue ou d'une essence métaphysique présentée comme le fondement définitif du réel. L'organisation qu'il légitime peut donner l'impression d'être ouverte à la discussion, puisqu'elle répond aux interrogations et propose des explications aux difficultés rencontrées. Mais elle ne permet pas que soient interrogés ses propres fondements. Elle accepte les désaccords qui peuvent être résorbés dans son ordre, tout en excluant ceux qui ouvriraient la possibilité de reconstruire librement cet ordre. La menace de l'exclusion et du sacrifice garantit alors la permanence du système. Son apparente objectivité dépend ainsi de la neutralisation de la liberté qui pourrait la contester. La critique lévinassienne de Spinoza et de Hegel porte sur cette manière de fonder la liberté dans une rationalité impersonnelle. À cette conception, Lévinas oppose une justification qui trouve son origine dans l'appel de l'Autre et dans l'obligation de répondre à son exigence. Juranville reconnaît la portée de cette critique, mais cherche à dépasser le refus lévinassien d'une connaissance rationnelle objective. Il veut maintenir l'exigence de répondre à l'Autre tout en montrant qu'une raison authentique doit pouvoir exposer ses principes, accueillir les objections et devenir reconnaissable par chaque sujet.
“Si le sujet tend d’abord à s’arrêter à une totalité fausse, excluant la vérité de l’existence, et que cependant il doive finalement, à partir de cette vérité, constituer une totalité nouvelle et juste, il faudra qu’il montre à l’Autre fini en quoi cette totalité-ci est objectivement juste, et non pas violente, il faudra qu’il la justifie, et qu’il se justifie. C’est ainsi par la justification que la raison apparaît dans son objectivité. Justification qui est l’acte de la raison, quand la totalité est ce que pose la raison.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE
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