MORT, Grâce, Finitude, Inconscient, HEIDEGGER

Juranville voit chez Heidegger une rencontre répétée avec ce qu’il appelle la grâce, notamment dans la pensée de la mort. La mort est grâce parce qu’elle rappelle au fini sa finitude radicale, qu’il tend constamment à oublier dans la déchéance du monde quotidien. Elle est un « don » parce qu’elle reconduit l’homme à son pouvoir-être authentique et au « jeu » dans lequel son existence est engagée. L’homme authentique n’est pas celui qui désire mourir, mais celui qui assume la mort comme possibilité de sa propre impossibilité dans chacune de ses possibilités d’être. Toute œuvre véritable suppose ainsi une certaine capacité de sacrifice : l’existant doit accepter de risquer son existence dans ce qu’il entreprend. Heidegger distingue alors le simple « finir » des choses et le « mourir » propre au mortel, qui est capable de la mort comme telle. L’être-pour-la-mort signifie que la pensée de la mort habite intérieurement l’existence, sans qu’il soit nécessaire de lui donner une dimension tragique ou pathétique. Mais l’homme cherche précisément à fuir cette pensée en faisant de la mort un événement extérieur et purement biologique. Pourtant, ce qui est rejeté revient sans cesse : la pensée de la mort se répète. Juranville reconnaît ici une figure de la pulsion de mort freudienne, d’autant plus que seule la psychanalyse montre réellement pourquoi cette répétition est elle-même voulue par le fini. La finitude n’est pas seulement subie ou assumée, elle est prise dans un mouvement de refus et de retour, où le sujet doit finalement reconnaître sa propre participation inconsciente à ce qu’il cherche d’abord à fuir.


Pas d’existence authentique si l’on n’est pas prêt ainsi à s’y « sacrifier » pour une cause (au sens positif du sacrifice). La mort n’est plus dès lors un événement qui viendrait simplement au fini de l’extérieur et qui, vide de sens, lui ferait atteindre sa « fin ». Au-delà du créé ordinaire qui ne peut que « finir » (verenden) – sans vérité dans cette fin –, il est, lui, le « mortel », celui qui est « capable de la mort en tant que la mort », en tant qu’« arche du Rien ». Il est « être-pour-la-mort ». Ce qui signifie qu’il est habité, sans « pathétique », sans « tragique », par la pensée de la mort. Pensée de la mort qu’il tend à fuir en l’oubliant, et notamment en en faisant un événement purement extérieur. Mais pensée de la mort qui, quoique rejetée, revient sans cesse et qui, dans ce retour, dans cette répétition, est « pulsion de mort » (sauf qu’on ne voit pas encore, chez Heidegger, en quoi cette pulsion de mort est entièrement « voulue » par le fini).”
Juranville, 2000, JEU

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