Le paganisme véhicule une vision étroite du destin, considéré comme un ordre déjà constitué auquel l'homme est soumis, par rapport auquel il ne dispose d’aucune liberté ni d'une véritable puissance créatrice. Le nom, dans ce contexte, désigne ce qui est déjà là et semble fixer toute identité. La Révélation introduit au contraire une rupture : « le nom est apparu soudain dans sa majesté » écrit Juranville. Le nom n'est plus un simple élément du langage ordinaire : il devient quelque chose qui advient, qui surgit dans une révélation. Le passage de l'Exode est ici décisif : Moïse demande à Dieu quel est son nom afin de pouvoir répondre aux Israélites qui l'interrogeraient. La réponse : « Je suis ce que je serai ». A l’évidence le nom ne livre pas ici une identité déterminée, il est énigmatique, il ouvre sur un devenir : « ce que je serai ». Juranville qualifie cette structure de métonymie par rapport à l'usage ordinaire du nom. Le nom ne coïncide plus simplement avec la chose qu'il désigne : il renvoie à quelque chose qui doit encore être compris et accompli. Il est simultanément inintelligible et appel à l'intelligence. L’énigme n'est pas une obscurité destinée à rester telle quelle ; elle commande un travail de résolution. D'où la remarque, particulièrement forte, de Juranville : « Il est en lui-même commandement. » Les commandements ultérieurs prolongent donc le premier nom. Ils constituent les différentes modalités selon lesquelles l'homme est appelé à résoudre l'énigme du nom. D’ailleurs le IIe commandement est consacré précisément au nom : ne pas prendre le nom de Dieu « en vain ». Il ne s’agit pas simplement d’une interdiction de jurer en vain par Dieu, comme le veut l’interprétation traditionnelle, il s’agit de retrouver le sens même de la création, l’oeuvre de Dieu, en tant que l’homme est appelé à y participer. Il faut se rappeler quel Dieu porte ce nom : celui qui a libéré Israël de la servitude. Dieu libère l'homme pour lui permettre de retrouver une liberté véritable, alors que la liberté humaine s'était retournée contre elle-même dans le paganisme. C'est pourquoi prendre le nom de Dieu « en vain », c'est d'abord le réduire à un instrument, un moyen au service de fins particulières (raison pour laquelle sans doute, dans la tradition juive, le nom de Dieu réduit au tétragramme YWHW, devient proprement l’imprononçable, interdisant tout utilisation usurpatrice). L'homme doit comprendre au contraire qu'il appartient lui-même à l'œuvre que le nom divin inaugure. Et si le commandement semble comporter une menace de punition, celle-ci ne doit pas être comprise comme une intervention extérieure et arbitraire (dans une version justement mythologique et païenne de la punition), mais comme une vérité morale voire existentielle : l'homme est seul responsable des conséquences de sa propre décision. Ce n’est pas Dieu qui punit, mais l'homme qui se punit lui-même lorsqu'il refuse d’assumer la tâche que le nom lui révèle.
NOM, Création, Dieu, Commandement
“La Révélation intervient pour redonner tout son sens à la Création, pour que celle-ci soit une œuvre au sens plein du terme, l’oeuvre par excellence. Ne pas mésuser du nom de Dieu, ne pas le prendre en vain, c’est ne pas en faire un moyen pour soi, par exemple en prenant Dieu à témoin pour les promesses et jurements qu’on fait. Et c’est bien plutôt peser qu’on est, comme homme, partie prenante de l’oeuvre de Dieu telle qu’elle découle de son nom, les hommes, étant, dans l’énoncé du commandement, menacés de punitions au cas où ils ne participeraient pas comme il convient à cette œuvre et désobéiraient. Mais les punitions évoquées dans ce commandement ne sauraient être interprétées comme venant d’un Dieu implacable et comme suscitées par la désobéissance des hommes à la lettre d’un commandement qui s’imposerait à eux. Le Dieu qui se donne dans la Révélation ne punit pas (cela, c’est une représentation et une formulation mythologique et païenne). Il dit simplement que les hommes n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes de leurs décisions, qu’ils fassent leur bonheur ou leur malheur – en ce dernier cas, ils se seront punis eux-mêmes.”
JURANVILLE, 2024, PL
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