ŒUVRE, Esprit, Foi, Usage

L’œuvre atteint son troisième et dernier moment lorsqu’elle devient esprit, après avoir été être puis écriture. L’être est l’œuvre faite, l’écriture l’œuvre en train de se faire, l’esprit l’œuvre à faire. L’esprit est liberté devenue savoir d’elle-même, capable de se savoir finalement reconnue par tous. L’œuvre comme esprit est donc occasion non plus par la grâce ou l’élection, mais par la foi. La structure trinitaire se précise : Père/Création/œuvre faite/grâce ; Fils/Révélation/œuvre en cours/élection ; Esprit/Rédemption/œuvre à faire/foi. La foi est autonomie et finitude : elle permet à l’existant de vouloir librement sa finitude et d’accéder à son autonomie véritable. Mais c’est parce qu’il croit/veut absolument la possibilité de l’accomplissement et de la reconnaissance. La foi intervient donc au moment où il faut maintenir la possibilité de l’œuvre au-delà de ce qui est déjà effectivement donné. À la valeur de l’œuvre faite répond le travail de l’œuvre en cours, puis l’usage créateur de l’œuvre déjà faite. L’esprit ne doit donc pas rester fasciné devant l’œuvre comme Chose matérielle, mais en faire l’usage qui permettra une nouvelle création. La foi ne commande pas directement une œuvre particulière : elle permet l’accueil et la reconnaissance de toutes les œuvres. Pour autant il ne faut pas en conclure que l’oeuvre à faire serait essentiellement une oeuvre collective. Rappelons que l’œuvre vraie suppose d’abord un Autre absolu vrai, qui se rapporte à l’existant comme à son Autre et lui donne les conditions de son œuvre propre, en tant qu’individu vrai. L’existant reçoit ainsi de l’Autre les conditions de création, mais l’œuvre devient réellement la sienne, absolument individuelle. Cette œuvre naît de l’épreuve de la finitude radicale et de l’effondrement des œuvres antérieures comme modèles absolus. Mais l’œuvre individuelle est simultanément une œuvre collective, puisqu’elle doit instituer un monde social nouveau et juste. L’État juste est justement celui qui donne à chacun les conditions sociales et politiques, les droits, de son œuvre propre. Il doit aussi assurer la reconnaissance de toutes les œuvres véritables, et les faire dialoguer entre elles. Ajoutons que selon Juranville la psychanalyse joue un rôle politique décisif comme quatrième discours constitutif du monde social. Ce discours vient après ceux du clerc, du maître et du peuple et affirme la possibilité de l’individu véritable.


L’œuvre est enfin esprit. Car comment, pour l’existant qui suppose une écriture vraie, aller effectivement jusqu’au bout de cette écriture, jusqu’au point où elle est reconnue de tous comme consistante ? Ce qu’il faut alors affirmer, c’est que la liberté par laquelle l’existant s’arracherait à cette soumission fascinatoire pourra aller jusqu’au savoir d’elle-même, pourra poser qu’elle est reconnue de tous, dans un discours du peuple qui soit vrai. Or liberté et en même temps savoir, cela définit l’esprit, L’esprit qui est l’œuvre à faire ; quand l’écriture est l’œuvre en train de se faire ; et l’être, l’œuvre faite. L’œuvre comme esprit est déjà occasion, non pas, cette fois-ci par la grâce, ni par l’élection, mais par la foi.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

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