Penser n'est jamais commencer absolument : toute pensée répond à un appel déjà présent dans une œuvre. La pensée est donc essentiellement lecture, qui n’est pas tant compréhension qu’avant tout recréation. Ce qui nous est destiné à travers l’oeuvre, le destin, n'est jamais reçu passivement. Chaque lecture authentique produit une œuvre nouvelle. Pour ce faire la lecture implique un deuil, celui de ses certitudes et de ses symptômes d’abord, à conditions précisément de les impliquer, de les inscrire dans la lecture de l’oeuvre. La lecture n’ouvre pas seulement à un monde, ou à une autre version du monde ; elle ouvre vers quelque chose qui dépasse tout monde. Ceci parce qu’elle manifeste, fondamentalement, l’absence de l’Autre - vers lequel elle renvoie néanmoins. C'est cette absence qui fait vivre la lecture. En témoigne significativement la lecture à voix haute : dès que quelqu’un lit, il prononce des mots qui ne s’adressent à personne en particulier (à l’inverse de la conversation), et lui-même s’efface comme locuteur. Nous entrons dans une temporalité qui n’est pas celle du monde ordinaire. Le temps imaginaire de la lecture a ceci de particulier qu’il nous fait éprouver le temps réel de l’absence. Il s’agit de cette absence de l’Autre qui rend perceptible son ex-sistence même, hors du monde… tout en appelant à recréer un monde. La lecture suppose donc une altérité que l’herméneutique classique, toujours trop “circulaire”, ne voit pas : pour elle le tout se comprend par les parties et les parties se comprennent par le tout. D’où une sacralisation de l’oeuvre qui rend impensable le destin et la rupture, et toute création nouvelle. Le sens véritable n’est pas interne : le sens, certes reconstruit par la lecture, vient toujours d'un extérieur, d’un Autre. Tant qu’on est dans l’acte de lecture, le sens n’est jamais clôt, la compréhension nous échappe. « Lire, c’est accepter de ne pas comprendre » affirme même Juranville. La lecture apparaît ainsi comme l'expérience fondamentale par laquelle l'homme entre en relation avec l'Autre (en allant du texte vers l’Autre, quand l’écriture va de l’Autre vers le texte) et devient lui-même créateur d'une œuvre nouvelle.
LECTURE, Œuvre, Autre, Sens
“Comment se produit la lecture ? D’une part elle implique, dès l’intention de lire, un deuil de la présence de l’Autre. L’œuvre est signifiante, mais à l’avance elle n’est pas la Chose, la négativité est déjà là, et l’effacement de l’Autre. Cela se marque aussi bien dans la solitude de la lecture silencieuse que dans la lecture à haute voix. Quand on entre dans une pièce où quelqu’un lit à haute voix, on reconnaît qu’il ne parle pas mais lit, à ce que les mots qu’il prononce ne sont adressés à aucun Autre, présent en quelque façon que ce soit. La lecture se déploie dans le cadre d’un temps imaginaire radical où le réel même du lecteur semble s’effacer. Mais cette absence de l’Autre ne signifie nullement qu’il « n’existe pas ». La lecture au contraire s’accomplit comme mise en évidence de cette ex-sistence, épreuve de cette ex-sistence.”
JURANVILLE, 1984, LPH
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