PHILOSOPHIE, Méthode, Système, Preuve

Juranville formalise sa méthode sous le nom de « mathématique existentielle ». Il reprend l'ambition de la méthode mathématique — rigueur, nécessité, système et preuve — mais l'applique non à des absolus purement formels, comme il reproche à Hegel de le faire, mais à des existants absolument vrais parce qu'ils assument leur finitude radicale et recréent leur identité à travers l'inconscient. Cette méthode comporte alors trois moments. La DEMONSTRATION d’abord, sur le modèle de Spinoza, part de prémisses supposées admises par un destinataire et établit nécessairement des essences ou concepts. Mais elle ne peut déduire aucun contenu existentiel, car l'existence comporte événement, rupture et imprévisibilité. Autrement dit, du concept on ne peut déduire l'événement. C'est généralement ce que nous rencontrons chez Juranville dans le rapport philosophie/Révélation. L'essence ne produit donc pas l'existence : elle rassemble a posteriori des contenus effectivement rencontrés. Vient ensuite le SCOLIE, où le contenu existentiel est déduit à partir de l'existence, de la finitude radicale et de l'inconscient. Cette déduction n'est précisément pas une démonstration : elle ne part pas d'évidences reconnues par un interlocuteur et ne contraint pas logiquement son assentiment. La déduction existentielle possède une nécessité propre, plutôt de l’ordre de l’épreuve. Mais le scolie est aussi le lieu de la confrontation avec les autres écoles, le plus souvent chez Juranville avec la philosophie contemporaine qui a découvert existence et finitude, mais qui ignore l'inconscient. (Pour Juranville, la psychanalyse devient nécessaire pour que la philosophie puisse retrouver le savoir, et même le savoir “absolu”. Car avec l'inconscient la finitude n'est plus simplement ce qui interdit l'absolu, elle devient l'épreuve à travers laquelle l'identité absolue doit être recréée. L'inconscient est précisément cette identité vraie retrouvée à travers sa propre perte.). Enfin, l’EXPLICATION réinscrit le contenu rencontré dans le schéma logique général : une essence laisse ouverte une contradiction, celle-ci est traversée existentiellement jusqu'au bout et se résout imprévisiblement (métaphoriquement) par l'affirmation d'une nouvelle essence. La dialectique juranvillienne conserve donc la structure terme–contradiction–résolution, mais refuse que le contenu de la résolution soit déductible d'avance : la nécessité porte sur l'exigence d'une résolution, non sur la prévisibilité de l'événement qui la réalisera. C'est pourquoi le contenu existentiel est « rencontré ».
L'ensemble démonstration–scolie–explicitation constitue une PREUVE, laquelle ne produit pas une évidence immédiate mais « lève des doutes » après avoir traversé objections, finitude et contradiction. Et aucune preuve isolée ne suffit : les différents articles constituent une multiplicité de preuves qui, selon la formule reprise de Pascal, « s'entretiennent toutes » réciproquement. Le système philosophique n'est donc pas une chaîne déductive unique mais un réseau complexe de confirmations. Juranville cherche ainsi à rendre possible un système sans clôture : tout doit pouvoir prendre place dans une totalité rationnelle, mais tout ne doit surtout pas être déductible d'avance. Sa méthode reproduit en cela la structure même de l'histoire : essence, contradiction, traversée de la finitude, événement imprévisible, nouvelle essence, compréhension rétrospective. Reste une tension méthodologique, ou “auto-critique”, à prendre en compte. La question critique sera toujours : qu'est-ce qui garantit que la “déduction existentielle” n'introduit pas subrepticement ce que l’auteur veut y retrouver ? Autrement dit, si le contenu n'est pas démontré, selon quel critère savons-nous que la rencontre est nécessaire plutôt qu'une interprétation parmi d'autres ? La réponse semble être précisément : la preuve globale et la réciprocité des preuves. Cela permet de comprendre également pourquoi les longs détours historiques, religieux et psychanalytiques ne sont pas accessoires : ils contribuent à la globalité de la preuve. La répétition des structures constitue en soi une méthode de validation. Lorsqu'une même articulation permet de rendre compte du sujet individuel, du savoir, de l'histoire, de la religion, de la politique, de la psychanalyse et du monde social, l’on peut considérer que ces différentes preuves « s'entretiennent toutes ».



“Démonstration, scolie, explicitation, le tout forme, dans chaque article, pour le contenu existentiel associé au terme conceptuel étudié, non pas une démonstration qui conforte des évidences, mais une preuve qui lève des doutes. L'ensemble des articles offre alors une multiplicité de preuves qui, comme les preuves de la religion selon Pascal, « s'entretiennent toutes. » La « réciprocité de preuves » que Mallarmé recherchait pour la poésie. Ce sont les seules preuves que peut offrir, selon nous, la philosophie.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Spiritualité, Politique, Parrhèsia, FOUCAULT

Juranville trouve chez le dernier Foucault une conception de la philosophie relativement voisine de la sienne, notamment autour du thème de la “spiritualité”. Foucault regroupe autour de ce concept de spiritualité les pratiques par lesquelles un sujet se transforme afin de devenir capable d'accéder à la vérité. La philosophie interroge précisément les conditions de cet accès, tout en n’étant jamais séparable d'un mode d'existence. Foucault interprète toutefois l'histoire occidentale comme un effacement progressif de cette dimension : déjà menacée chez Platon, elle recule avec Aristote puis surtout avec Descartes, lorsque le « savoir de connaissance » recouvre le « savoir de spiritualité ». La pensée de l'existence du XIXe siècle retrouve ensuite implicitement l'ancien souci de soi. Le problème fondamental de la philosophie occidentale demeure alors de penser simultanément le monde comme objet de connaissance et comme lieu d'épreuve du sujet. Juranville retrouve ici sa propre exigence fondamentale : conserver l'épreuve de l'existence et de l'Autre sans renoncer, contrairement à Heidegger, au savoir rationnel vrai. Cette dimension spirituelle expliquerait également le rôle politique, et plus seulement existentiel personnel, de la philosophie. Celle-ci n’intervient pas dans cette dimension par la voie du gouvernement mais par une stricte « politique de la vérité », comme le dot Foucault, dont la forme propre se retrouve dans la parrhèsia grecque, définie comme “le courage de dire vrai”. La parrhèsia est le franc-parler, le fait de dire vrai en assumant le risque attaché à cette parole. Nous retrouvons pleinement la dimension spirituelle : celui qui dit vrai doit lui-même être transformé de manière à pouvoir en supporter le risque. Juranville apporte une précision en distinguant la parrhèsia éthique de Socrate, qui trouve son accomplissement contemporain dans la psychanalyse auprès du sujet individuel, et la parrhèsia politique, par laquelle la philosophie s'adresse au sujet social. Il retraduit cette dernière comme grâce et élection dispensées au peuple : la philosophie suppose en lui une vérité et l'appelle à l'assumer historiquement. Mais Foucault n'explique pas complètement pourquoi cette parole peut effectivement agir sur le sujet social. Le philosophe dit vrai au pouvoir, mais pourquoi le pouvoir ou le peuple devraient-ils écouter ? Pourquoi cette parole peut-elle produire un effet historique réel ? Dire vrai ne suffit évidemment pas à garantir qu'on sera entendu. La réponse de Juranville est que la philosophie peut agir parce que la vérité se trouve déjà dans son Autre, ce qui l’amène à inclure la religion dans la solution. Sa thèse est que la philosophie doit s'effacer devant une vérité déjà présente dans le peuple à travers les grandes religions. Le principe est donc le même chez Socrate, dans la psychanalyse et dans la philosophie : la vérité est déjà dans l'Autre, qui doit cependant la reconnaître et l'accomplir lui-même. C'est pourquoi la philosophie peut dire vrai à la politique mais ne doit pas dire à sa place ce qu'elle doit concrètement faire : la décision appartient au discours politique, au discours du maître. La philosophie ne donne que des impératifs hypothétiques concernant l'action, avec un unique impératif catégorique portant sur elle-même : « ne jamais faire de politique » comme le résume Foucault. Son rôle est donc de dire la vérité au pouvoir sans devenir elle-même pouvoir. La spiritualité signifie que le sujet doit se transformer lui-même pour accéder à la vérité. Le philosophe sait cela, il ne peut donc pas contraindre politiquement quelqu'un à devenir sujet de vérité. La contrainte détruirait précisément la transformation subjective recherchée. La spiritualité conduit ainsi nécessairement au non-pouvoir. Ainsi la philosophie peut poser un savoir absolument vrai sans devenir « maître du maître » si elle suppose cette vérité dans son Autre, la lui dit avec le courage de la parrhèsia, puis lui laisse la responsabilité d'y répondre.


“Parrhèsia politique, c’est-à-dire grâce et élection dispensées au sujet social. De laquelle Foucault ne dit pas expressément comment elle peut agir (c’est pour nous, rappelons-le, pour autant que la philosophie s’efface devant la vérité, présente dans le sujet social, des grandes religions). Il dit que, « si la philosophie a à dire le vrai par rapport à la politique, elle n’a pas à dire ce que la politique a véritablement à faire » (GSA, 266). Qu’elle ne donne que des « impératifs hypothétiques. » Et qu’en cela elle n’a « qu’un seul impératif, mais celui-là est catégorique et inconditionnel [et en un autre sens que Socrate] : ne jamais faire de politique » (STP, 5 sq).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Psychanalyse, Capitalisme, Individu

D’une façon générale, la philosophie avec son savoir rationnel pur, est cette oeuvre singulière qui a pour vocation de justifier objectivement toutes les autres œuvres singulières. Aujourd'hui, la tâche prioritaire de la philosophie consiste à donner une justification rationnelle pure à la psychanalyse, laquelle est constitutivement obligée de taire sa raison, au moins dans l’accomplissement de son acte propre. Mais la psychanalyse possède cependant une primauté pratique : elle est le seul discours capable de faire effectivement passer la vérité au sujet individuel grâce à l'affirmation de l'inconscient. Elle lui dispense grâce — en supposant la vérité dans le sujet — puis élection — en le supposant capable, par le travail, de faire jaillir cette vérité dans la parole. Mais la psychanalyse joue aussi un rôle décisif pour la philosophie : en montrant effectivement qu'une vérité peut passer au sujet sans fascination du maître, elle permet à la philosophie de reconnaître en elle-même une capacité analogue et de poser enfin son propre savoir comme tel. La différence porte sur l'Autre auquel chacune s'adresse : la psychanalyse fait grâce au sujet individuel ; la philosophie fait grâce au sujet social. Celle-ci proclame en effet que la vérité rationnelle qu'elle déploie est déjà présente dans le sujet social à travers les grandes religions qu'il a faites siennes, puis l'appelle à accomplir cette vérité historiquement dans la justice. La relation philosophie-psychanalyse est donc réciproque sans être symétrique : la psychanalyse donne effectivité subjective à la vérité ; la philosophie lui donne justification rationnelle universelle. Cette relation devient pleinement possible à l'époque actuelle parce que la pulsion de mort généralisée, disons le paganisme, a également changé de forme. Il n'est plus principalement celui des racines, du sol, et de l'identité communautaire fermée, mais le capitalisme. Celui-ci demeure paganisme en tant qu’il maintient aliénation et finitude sociale ; pourtant il constitue un progrès historique irréversible parce qu'il laisse place à l'individu à travers le droit (il ne définit pas lui-même en dehors du droit). Le capitalisme ouvre ainsi socialement l'espace de l'individu ; la psychanalyse permet à cet individu d'accéder à sa vérité ; la philosophie justifie rationnellement cette vérité et doit lui assurer son espace dans la société juste. 


“Pour nous la philosophie (le discours philosophique) est ce qui, par excellence, incarne socialement le spirituel. Et cela parce que son savoir, le savoir rationnel pur se posant comme tel (nous disons cela au-delà de Heidegger, mais aussi de Lévinas), est cette œuvre singulière – l’œuvre en général est ce par quoi se confirme l’esprit – qui justifie objectivement toutes les œuvres, les œuvres des individus. La philosophie (le discours philosophique) ayant avant tout aujourd’hui à donner justification rationnelle pure à la psychanalyse (au discours psychanalytique).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Commencement, Historicité, Savoir, SOCRATE

L’on peut accorder à Heidegger l'idée que la philosophie est d'abord question essentielle : le sujet ne produit pas souverainement cette question, elle « se pose » à lui en venant de l'Autre et lui révèle son non-savoir. Mais l’on ne peut accepter que la philosophie demeure dans cette seule ouverture : la question vise le savoir vrai, construit précisément à travers l'épreuve du non-savoir. Socrate inaugure cette méthode en affirmant l'idée. La philosophie constitue alors un vrai commencement selon deux moments. Elle est d'abord rupture avec le système sacrificiel par la grâce : lorsque l'interlocuteur aborde Socrate comme un maître supposé savoir, Socrate refuse cette place, avoue son non-savoir et suppose au contraire la vérité dans l'autre, ainsi reconnu comme individu capable de la retrouver par réminiscence. Mais cette grâce doit s'accomplir dans l'élection : la possibilité universellement offerte de la vérité ne devient savoir que lorsque quelqu'un répond effectivement à l'appel. Socrate est élu non par privilège mais parce qu'il a répondu au « connais-toi toi-même », et son élection véritable consiste à inviter chaque autre à répondre à son tour. La grâce signifie donc possibilité universelle, l'élection réponse singulière effective. Dès son origine, la philosophie veut explicitement la justice ; mais elle veut implicitement l'histoire nécessaire à son institution progressive, et plus profondément encore l'historicité, c'est-à-dire la capacité de l'existant à accomplir cette histoire de manière imprévisible. Elle s'oppose ainsi au peuple qui réduit l'historicité à la dépendance envers le passé et les ancêtres. La philosophie introduit la négation de l'ordre existant et ouvre la possibilité du nouveau : « négation et historicité » définissent ainsi le commencement. Celui-ci n'est pas seulement l'origine chronologique de la philosophie ; il est ce que celle-ci doit sans cesse « re-susciter » chaque fois qu'un ordre se ferme sur lui-même. Socrate et Platon constituent donc, contrairement ce que prétend Heidegger, non seulement l'avènement de la philosophie mais le véritable commencement de l'histoire, parce qu'ils articulent rupture, savoir absolument vrai et un progrès réel dans l’idée de justice. L’historicité peut finalement se condenser dans le couple grâce-élection : événement imprévisible venant de l'Autre, puis réponse effective et responsable de l'existant. À l'échelle individuelle, c'est la maïeutique socratique ; à l'échelle collective, c'est la structure même de l'histoire.


“Négation et historicité, cela définit le commencement, qui est ce que suscite et re-suscite sans cesse la philosophie. Or la philosophie marque le commencement véritable de l’histoire. Et cela parce qu’elle introduit, pour la première fois, un savoir absolument vrai et des changements institutionnels absolument justes. Comme Heidegger, nous voyons dans ce qui a été introduit par Socrate et Platon l'avènement de la philosophie au sens propre du terme. Mais, contrairement à ce qu’il soutient, nous disons que c'est là le vrai commencement de l'histoire.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Universel, Révélation, Colonisation

Après l'impuissance politique de la philosophie dans l'Antiquité tardive, l'événement chrétien lui rend la possibilité d'accomplir son acte dans le monde. L'Église lui offre le modèle d'une universalité - et même une forme institutionnelle d'universalité - capable de rassembler des individus différents dans une communauté qui prétend valoir universellement. Modèle que la philosophie doit reprendre politiquement sous la forme de l'État juste : celui-ci doit proclamer un universel vrai qui laisse place à l'individu. L’universel pose la totalité, tandis que la raison en constitue la vérité. Etre rationnel ne signifie pas simplement construire un système englobant. Encore faut-il que cette totalité soit vraie, donc qu'elle ne supprime pas ce qui la met en question : l'Autre, l'individu, la finitude. Mais, au Moyen Âge, grâce chrétienne et élection juive ne sont pas encore effectivement assumées par le sujet social ; la philosophie ne peut donc se poser comme absolue et doit recevoir ses principes de la théologie. Platon avait déjà implicitement désigné l'altérité absolue en situant le Bien « au-delà de l'essence » ; mais il ne dispose pas encore du concept historique de l'Autre absolu se révélant dans l'histoire. La philosophie grecque touche donc sa propre limite. Tandis qu'Augustin affirme la priorité de la foi sur l'intelligence, peut-on dire, en connaissance de cause. Pour lui la philosophie appartient à la théologie. Mais la philosophie peut découvrir de l'intérieur de sa propre exigence qu'elle a besoin, pour s'accomplir, d'un réel imprévisible qu’elle ne peut pas produire elle-même, celui qu’apportent précisément la Révélation et le sacrifice du Christ. C’est-à-dire qu’avec le Christ, le sacrifice du médiateur devient révélation du mécanisme sacrificiel lui-même. Le réel imprévisible dont la philosophie avait besoin est donc celui qui permet de transformer le sacrifice qui maintient le monde en sacrifice qui dénonce l’injustice et met en cause le monde sacrificiel. Or la philosophie ne contient pas le Christ en puissance comme conclusion nécessaire ; mais sa propre contradiction, au regard de son exigence de justice et de vérité, la porte vers la nécessité d'une rupture imprévisible.
En tout cas, même adossée à la théologie, la philosophie médiévale peut dès lors combattre l’universel faux sur lequel se replie toute gnose : l'universel vrai n'est jamais une totalité déjà possédée, mais une totalité à construire en traversant l'objection de l'Autre. La scolastique participe à cette construction et l'université lui donne une institution décisive : l'élève ne reçoit pas passivement le savoir du maître, il doit le recréer depuis sa propre individualité ; le maître a lui-même dû accomplir cette recréation, et tous peuvent dès lors produire du savoir nouveau. La scolastique n'est pas simplement répétition dogmatique de la théologie ; elle est un travail rationnel de construction de l'universel, et ce travail prépare progressivement une autonomisation de la connaissance. L'universel ainsi construit rencontre cependant les limites du monde connu et pousse à les dépasser : les Grandes Découvertes deviennent un effet historique de l'exigence philosophique d'universalité. On ne peut pas seulement les expliquer par l’expansion du commerce mondial, la recherche de nouvelles routes maritimes ou la volonté d’affirmer la puissance des Etats. L’universel veut devenir effectivement universel. Mais elles débouchent sur la colonisation, dont la philosophie doit se reconnaître responsable puisqu'elle a voulu cette universalisation. La question devient alors de savoir comment mettre en cause une culture, dont les pratiques contrediraient la Révélation, sans supprimer ceux qui la portent comme prochains (le prochain n'est pas simplement mon semblable, il est l'autre homme reconnu dans son altérité).La controverse de Valladolid dramatise cette contradiction : Sepúlveda transforme la différence en hiérarchie naturelle et légitime l'esclavage (à la manière d’Aristote), tandis que Las Casas reconnaît dans chaque Indien une créature de Dieu qui ne peut être convertie par la force (seulement par la prédication). C’est donc le point de vue chrétien, ici, qui s’avère juste et porteur d’une universalité authentique. La même structure gouverne ainsi l'université et la rencontre des peuples : une vérité n'est véritablement universelle que si l'Autre peut la reconnaître et la recréer à partir de lui-même. Le Moyen Âge produit donc à la fois une avancée décisive de l'universel et sa nouvelle contradiction : l'universel peut devenir domination. Cette contradiction prépare déjà l'époque moderne, où l'individu devra conquérir explicitement son autonomie.


“Saint Augustin, qui part de la théologie, avait bien vu quant à lui que la philosophie (la raison) appartient à la théologie (la révélation). "Si vous n'avez pas cru, vous ne comprendrez pas". Mais il ne pouvait pas dire ce que nous voulons dire, nous qui partons de la philosophie, que la philosophie a besoin pour son accomplissement à elle d'un réel imprévisible venant de la révélation, de la théologie, qu'elle était tendue vert ce réel. Celui du Sacrifice du Christ. La philosophie peut donc agir dans le monde médiéval. Contre toute répétition gnostique de l'universel faux. En dénonçant tout universel prétendu vrai que l'on supposerait déjà là. Et en considérant l'universel véritable que comme à construire. De là le mouvement de la théologie scolastique, de Thomas d'Aquin à Guillaume d'Occam.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PHILOSOPHIE, Politique, Liberté, Paganisme

Dès sa naissance, avec Socrate et Platon, la philosophie affiche sa vocation politique, voire polémique ; elle traite au grand jour des contradictions que l’ordre social dissimulait, et cherche à les résoudre. Elle est confrontée à la contradiction principale, et pérenne, entre finitude radicale et exigence de justice. Platon avait compris que la difficulté politique fondamentale résidait dans la captation du peuple par la violence sacrificielle et avait pressenti la nécessité d'un Jugement transcendant capable d'arracher l'homme à la clôture de la cité. Le christianisme fournira historiquement ce que la philosophie ne pouvait produire elle-même. L’échec politique, notamment de Platon, contraint la philosophie antique à se retirer de la transformation du monde vers la sauvegarde de l'individu. Stoïcisme, épicurisme, scepticisme et néoplatonisme apparaissent alors comme quatre manières pour la philosophie de survivre dans un monde où elle ne peut plus accomplir son acte politique. Le stoïcisme découvre une liberté individuelle nouvelle, mais purement formelle : la liberté qui reste intacte intérieurement, quelle que soit la situation, est incapable d'introduire du nouveau et donc de véritablement agir. L'épicurisme donne un contenu privé à cette autonomie par le calcul des plaisirs, mais rien qui puisse valoir universellement ; ses dieux indifférents et son « rien ne naît de rien » excluent précisément événement et rupture. Dans les deux cas, stoïcisme et épicurisme, l'individu se sauve du monde au lieu de transformer le monde ; c’est pourquoi les deux ne font que prolonger, malgré leur nouveauté, l'ordre païen. Le scepticisme exprime finalement la conscience de cette impuissance historique en renonçant à toute affirmation d'une objectivité absolue. Le néoplatonisme conserve néanmoins l'idée pure de la philosophie, son système du savoir et son élection pour la justice, mais il ne peut le faire que dans un espace déjà ouvert par le judaïsme et le christianisme. Le problème n'est pas seulement de reconnaître un principe divin transcendant, cela il le fait très bien ; il méconnaît cependant ce que le christianisme apporte à la philosophie : une médiation capable d'atteindre le peuple, notamment par le Jugement, et surtout l'Incarnation, c'est-à-dire l'entrée effective de l'Autre dans la finitude et l'histoire. Refusant cette rupture, le néoplatonisme se repaganise et se “gnosticise” en reconstruisant une totalité fermée. Son erreur fondamentale est de situer le mal dans la chair plutôt que dans la volonté et le péché. La finitude humaine n'est précisément pas le mal : le mal réside dans son refus, dans la tentative humaine de s'approprier la toute-puissance de l'Autre, laquelle engendre le paganisme et la violence sacrificielle. Le christianisme n'apporte donc pas simplement une doctrine supplémentaire à la philosophie : il fournit historiquement une condition que celle-ci ne pouvait produire par elle-même. La philosophie sait la justice mais ne possède pas le pouvoir historique de la réaliser seule ; elle dépend pour son effectivité d'une rupture venue de son Autre. La vraie liberté n'est finalement ni retrait intérieur ni bonheur privé : elle consiste à assumer la finitude et à faire acte, c'est-à-dire introduire dans le monde quelque chose de nouveau, d'imprévisible et d'irréversible, orienté universellement vers la justice.


“La philosophie, après Platon et Aristote, ne peut plus agir dans le monde antique, face auquel elle perd sa visée première, qui est politique. La philosophie est foncièrement politique, et polémique ; elle fait apparaitre une contradiction jusque-là forclose, et la résout. Dans cette contradiction (entre la finitude radicale de l'homme, sa pulsion de mort d'une part, et l'exigence de justice d'autre part) réside le réel auquel se rapporte le système de ses concepts.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PHILOSOPHIE, Histoire, Époque, Acte

L’acte politique de la philosophie s’inscrit dans une structure nécessaire de l'histoire. Celle-ci traverse plusieurs époques jusqu'à l'époque actuelle, dite « terminale » non parce que les événements cesseraient, mais parce que le sens fondamental de l'histoire y devient reconnaissable. Après l'Holocauste, qui manifeste la forme la plus extrême de la violence sacrificielle, le refus humain de la justice apparaît dans sa radicalité comme pulsion de mort : l’homme ne refuse pas seulement la justice par ignorance ou intérêt, mais en raison d’une tendance plus radicale à refuser l'Autre, à ignorer l’individu, à revenir à la violence sacrificielle. L’époque actuelle reconnaît simultanément que cette négativité est inéliminable et doit être assumé sous sa forme historique minimale : le capitalisme, que la société juste ne supprime donc pas mais limite par le droit. La philosophie peut alors rétablir dans leur vérité la grâce chrétienne et l'élection juive. La grâce chrétienne faussée prétendait que tout le monde est déjà individu ; sa vérité est que chacun reçoit la possibilité de devenir individu et doit ouvrir cette possibilité à l'autre. L'élection juive faussée prétendait que l'individualité est réservée à certains ; sa vérité est que certains répondent effectivement à l'appel, alors que l'appel est adressé à tous. La philosophie peut ensuite reconnaître la vérité de toutes les grandes religions et poser son savoir comme universellement reconnu. Parce que la philosophie montre que les différents discours et les différentes religions portent déjà, chacun à sa manière, un moment du savoir philosophique vrai. C'est ce qui rend possible l'universalité sans coercition.
Le monde sacrificiel est une œuvre fausse structurée selon le Quaternaire. Le Quaternaire peut faire monde, mais précisément parce qu'il fait monde, il peut aussi devenir clôture : il se ferme sur ses quatre positions fondamentales et maintient son unité en sacrifiant le médiateur qui surgit comme cinquième terme. Le sacrifice est donc le mécanisme par lequel le Quatre se défend contre le Cinq. Le Quinaire introduit la dimension historique. Avant d’être lui-même structure diachronique, le Cinq rompt la structure du monde social, il est ce qui arrive au monde depuis son Autre et l'oblige à se transformer. C'est pourquoi il est médiateur : il relie la totalité existante à ce qui la dépasse. Juranville retrouve chez Heidegger et Rosenzweig une succession de cinq époques qu'il reformule comme antique, médiévale, moderne, contemporaine et actuelle. Il ne s'agit pas simplement des périodes scolaires de l'histoire de la philosophie, elles correspondent aux cinq moments nécessaires de l'accomplissement de l'acte philosophique. Et la cinquième, « actuelle », est précisément celle où la structure devient consciente d'elle-même. Mais il ne s’agit pas simplement d’un processus nécessaire et autosuffisant. L'homme ne pouvant s'arracher lui-même au système sacrificiel, l'histoire exige une rupture venue de l'Autre, dont le sacrifice du Christ constitue le point décisif. Le Christ transforme ainsi le cinquième terme sacrifié en Médiateur-Messie, capable de mettre en cause la clôture païenne. L'époque actuelle accomplit l'acte philosophique et ouvre alors les temps messianiques vers le « monde futur » ou Royaume de l'Esprit, sixième terme.
Cette structure sénaire reproduit un Ternaire originaire : Père, Fils, Esprit. L'homme, quatrième terme, falsifie ce Ternaire par le péché, c'est-à-dire en cherchant à s'approprier la puissance du Père ; le Fils incarné intervient comme cinquième terme pour dénoncer cette appropriation et rétablir la puissance de l'Autre ; il ouvre enfin au sixième terme, l'Esprit rétabli dans sa vérité. Le Sénaire constitue ainsi un double Ternaire, comparable aux deux triangles de l'Étoile de la Rédemption de Rosenzweig : une vérité d'abord posée puis falsifiée par l'existant, et cette même vérité répétée et rétablie à travers l'histoire. On peut donc condenser l'architecture : le 3 représente la vérité originaire ; le 4 représente le monde humain et sa clôture sous l’effet du péché ; le 5 introduit la rupture, avec la médiation et l’histoire ; le 6 accomplit cette rupture et rétablit la vérité dans une nouvelle totalité. Mais la vérité finale n'est pas simplement différente de la vérité initiale : elle est la même vérité devenue vraie à travers l'épreuve de sa falsification. Cela peut rappeler la dialectique hégélienne, mais avec cette différence majeure que la falsification n'est pas simplement un moment logiquement nécessaire, que l'Esprit pourrait déduire d'avance. Elle est foncièrement refus, elle passe par la liberté humaine, le péché, la pulsion de mort : soit le refus de l’Autre absolument Autre. Le Six ouvre au Royaume de l’Esprit, disions-nous, ou “monde futur”. Conséquence majeure : la philosophie ne saurait elle-même posséder les clefs du Royaume. Cela éclaire la revendication du « non-pouvoir » philosophique cher à Juranville : prétendre réaliser politiquement le Royaume reviendrait pour la philosophie à répéter le péché de l'homme s'appropriant la puissance du Père. Elle peut instituer le monde juste, fini et juridiquement organisé ; elle ne peut produire elle-même le Royaume.



“La philosophie accomplit donc son « acte » à l’époque présente, qu’on peut dès lors précisément appeler l’époque actuelle. Elle l’accomplit, pour autant qu’elle fait entrer dans les temps messianiques qui sont ceux de la fin de l’histoire - vers le « monde futur », vers le Royaume de l’Esprit qui, par rapport au Médiateur-Messie comme cinquième terme, en est un sixième. Sixième terme après le Ternaire absolu du Père, du Fils et de l’Esprit. Ternaire toujours d’abord faussé par l’homme qui, advenant comme quatrième terme (et cause efficiente, pour reprendre encore une fois Schelling), déploie, par son péché où il tente de s’approprier la puissance du Père, le système du paganisme. Après quoi le Médiateur-Messie, comme Fils incarné, intervient comme cinquième terme, pour mettre en cause le paganisme et y faire réapparaître la puissance du Père. Et dirige donc vers le sixième terme qu’est l’Esprit lui aussi rétabli dans sa vérité. Un tel sénaire (ou double ternaire) est celui, chez Rosenzweig, de l’Étoile de la Rédemption ou Étoile de David, avec ses deux ternaires ou triangles qui « se chevauchent en se croisant », celui des éléments (Dieu-monde-homme) et celui du mouvement réel qui les entraîne (Création-Révélation-Rédemption). C’est, pour nous, celui du ternaire divin, d’abord faussé par l’homme, et de sa répétition – ou de son rétablissement comme vrai – à travers l’histoire.”
KURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Religion, Discours, Laïcité

La société juste, démocratique, est un système politico-juridique qui assume et limite le capitalisme, non une société qui prétend abolir toute aliénation. Elle est instituée par la philosophie, mais seulement si celle-ci accomplit un double geste envers les grandes religions : reconnaître leur vérité et simultanément leur refuser tout pouvoir politique, c'est-à-dire proclamer la laïcité. Le discours philosophique est explicitement qualifié de philosophico-clérical : contrairement au clerc idéologique qui transforme son savoir en pouvoir, il dispense sa grâce aux discours sociaux en reconnaissant leur vérité tout en assumant son propre non-pouvoir. Cette grâce ne supprime cependant ni le capitalisme ni l'aliénation : chaque discours conserve une réalité capitaliste et chaque religion possède d'abord une figure faussée par l'existant. Le maître, auquel correspond le bouddhisme et le don, organise l'aliénation et risque de figer abstraitement l'inégalité ; le peuple, auquel correspondent l'islam et la foi, se complaît dans l'aliénation et risque d'absolutiser abstraitement l'égalité ; le clerc, associé au judaïsme et à l'élection, entraîne les hommes dans l'aliénation et risque de réserver l'individualité à quelques élus ; l'individu, associé au christianisme et à la grâce, croit illusoirement échapper à l'aliénation et risque de supposer l'individualité déjà acquise par tous. La laïcité est nécessaire précisément parce qu'aucune religion ne doit transformer cette vérité partielle en pouvoir politique. Rendue individuelle dans son rapport à l'Autre absolu, la religion peut alors faire accéder chaque discours à sa vérité. Le maître véritable donne son autorité à l'institution ; le peuple véritable reconnaît universellement l'objectivité du droit et en fait une nouvelle tradition ; l'individu véritable assume son individualité et ouvre à l'autre la possibilité de la sienne ; le clerc véritable établit le droit juste et appelle chacun à participer à son élaboration. Reste que si tout homme peut devenir individu, tous ne le deviendront pas effectivement. L'élection vraie n'est donc pas privilège, mais responsabilité effectivement assumée en réponse à un appel universel. La société juste ne supprime ni différence, ni aliénation, ni capitalisme : elle articule les quatre discours de telle manière que leur réalité finie soit limitée par le droit et que chacun puisse manifester sa vérité.


“Le discours philosophique (philosophico-clérical) ne peut donc, pour l’État juste qu’il institue, faire référence à toutes les grandes religions que si, en même temps, il les dénonce dans la figure qu’elles ont d’abord pour l’existant, c’est-à-dire s’il leur refuse tout pouvoir politique et proclame la laïcité de l’État. Elle fait que la religion est reconnue comme n’étant plus qu’une question individuelle, comme le dit le philosophe japonais Nishida, qui proclame : « Je maintiens que la question religieuse est celle d’un soi volitif, d’un individu » et pour lequel « c’est à l’extrême de son individualité que le soi fait face à Dieu ». Les discours accéderaient alors, au-delà de leur réalité capitaliste qui demeure certes, à leur véritable vérité par le religieux.’
JURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Vérité

Le discours psychanalytique est pour Juranville un savoir vrai parce qu’il dispense une grâce au sujet individuel : l’analyste renonce à occuper la place du maître qui connaîtrait la vérité du sujet, s’identifie librement à l’objet-déchet, figure de la finitude radicale, et permet que la vraie loi advienne depuis le sujet lui-même comme inconscient. Sur ce point, Lacan demeure « indépassable » : la philosophie ne peut pas libérer directement le sujet individuel, car, comme les autres discours non analytiques, elle risque toujours de produire un effet de fascination. Son Autre propre est donc le sujet social, c’est-à-dire l’Autre en tant qu’il tient l’un des discours fondamentaux du monde social. La grâce philosophique consiste alors à supposer une vérité dans chacun de ces discours, jusque dans leur refus explicite de la philosophie. Au peuple devenu discours scientifique, elle reconnaît la vérité de l’exigence d’objectivité, tout en rappelant que l’idéal de science absolue suppose l’épreuve de la finitude. Au maître devenu métaphysicien, elle reconnaît la vérité de l’autonomie subjective, tout en rappelant que cette autonomie ne trouve sa vérité que dans l’Autre absolu. Dans le discours clérical devenu universitaire où elle s’installe elle-même, elle valide l’identification à l’Autre absolu, en rappelant que le savoir absolu ne signifie pas clôture sur soi (Hegel). Au discours de l’individu devenu psychanalytique, enfin, elle reconnaît la vérité de l’inconscient et du savoir de l’inconscient : vérité que la psychanalyse seule peut faire effectivement passer pour le sujet individuel, mais que la philosophie doit reprendre et poser explicitement comme savoir. Cette capacité de reconnaître la vérité des discours repose cependant sur une reconnaissance préalable et plus fondamentale : celle de la vérité des grandes religions, médiations historiques de l’Autre absolu. Pour dispenser cette grâce, la philosophie doit surtout assumer sa propre finitude. Mais elle ne le fait pas exactement comme la psychanalyse : celle-ci doit se faire non-savoir, en taisant son savoir afin qu’il ne devienne pas savoir du maître ; la philosophie, qui doit au contraire énoncer explicitement le savoir vrai, doit se faire non-pouvoir. Si elle prétendait réaliser le monde juste par sa propre puissance, elle deviendrait idéologie et reproduirait sous une forme aggravée le système sacrificiel qu’elle voulait abolir. Seul l’Autre absolu peut rendre universellement acceptable la justice, en se donnant dans les grandes religions. La religion est ainsi définie comme « savoir de l’altérité » : rapport primordial à l’Autre absolu qui permet aux hommes de se reconnaître mutuellement dans leur altérité de prochains. Ainsi se trouve résolu le vieux paradoxe de la philosophie comme discours du maître : elle conserve la prétention au savoir universel, mais renonce à tirer de ce savoir un pouvoir souverain sur les hommes. Sa vérité consiste finalement à reconnaître l’Autre ; son acte véritable consiste ainsi à créer l’espace où l’Autre pourra reconnaître librement cette vérité.


“Certes le discours philosophique dispense d’abord sa grâce aux divers discours fondamentaux en assumant devant eux sa propre finitude radicale. Non pas, comme le discours psychanalytique, en taisant son savoir et en se faisant non-savoir pour éviter que ce savoir ne se fausse. Mais en récusant son pouvoir et en se faisant non-pouvoir pour éviter là aussi que ce pouvoir ne se fausse. Et cela au profit de l’Autre absolu qui pourra seul faire accepter de tous la justice… La philosophie avait voulu mettre en question radicalement le système sacrificiel du monde païen. Elle se transformerait en idéologie qui répète et même aggrave ce système, si elle prétendait faire accepter par elle seule la justice. Et elle doit prononcer, pour son pouvoir même, une « déclaration d’impuissance », comme dit Blanchot.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Acte, Individu, Sujet social

La philosophie surgit dans une crise du sujet social : l’ordre traditionnel est ébranlé par son ennemi radical, l’émergence de l’individu. Le sujet social cherche alors spontanément un philosophe-législateur capable de restaurer l’ordre, mais Socrate accomplit le geste inverse : il s’efface comme maître supposé savoir, affirme que la vérité est en chacun et que toute loi juste doit pouvoir être reconstituée par chacun à partir de soi. La philosophie ne combat donc pas l’émergence de l’individu : elle la veut et l’approfondit. Mais l’individu, d’abord rejeté par le système sacrificiel, ne peut surgir que grâce à une rupture provenant de l’Autre absolu, rupture qui doit être accueillie et répétée. Le savoir primordial de ces ruptures est l’histoire. En affirmant l’histoire comme processus conduisant à l’acceptation effective de l’individu, la philosophie fait acte et ouvre à l’acte du sujet social. Celui-ci doit assumer sa finitude radicale, dont la forme sociale moderne est le capitalisme : non pas société juste en elle-même, mais forme minimale persistante de la violence sociale à mesure que le droit ouvre davantage d’espace à l’individu. L’acte philosophique reconnaît que le sujet social a effectivement commencé à vouloir le monde juste, mais cette reconnaissance ne devient savoir effectif que par l’affirmation de l’inconscient, qui seul permet de maintenir ensemble finitude et universalité. La psychanalyse fournit à la philosophie contemporaine le principe qui lui permet de dépasser l’opposition entre, d’un côté, savoir sans finitude radicale (Hegel) et, de l’autre, finitude radicale conduisant hors du savoir (Heidegger). Le sujet social accède ainsi à une identité vraie, c’est-à-dire ouverte à son autre, dont la religion fournit d’ores et déjà la forme : judaïsme et christianisme portent historiquement cette identité, tandis que l’islam (anté-historique) rappelle la permanence nécessaire de la communauté et le bouddhisme (post-historique) l’irréductibilité de l’individu face à elle. Mais l’acte philosophique ne s’accomplit qu’autant que le sujet social s’ouvre au sujet individuel. Cet accomplissement est la démocratie, qui, selon Juranville, est au capitalisme ce que l’amitié est à la sexualité. La démocratie doit être représentative, car une démocratie directe transformerait l’identité immédiate du peuple en nouveau pouvoir sacrificiel contre l’individu. La démocratie véritable assume d’ailleurs le fait que la plupart des individus continuent à fuir leur individualité, de sorte que le capitalisme, comme la sexualité au niveau individuel, reste une finitude irréductible que l’on ne peut que réguler au mieux. Seuls quelques individus vont jusqu’au bout de leur « élection » en produisant une œuvre tournée vers tout Autre : un sujet n’accomplit véritablement son acte qu’en faisant place à l’acte de son Autre. Au final, la philosophie aura accompli son acte au terme d’une suite d’effacements successifs, comme autant de ruptures historiques : d’abord le philosophe s’efface devant le sujet social ; puis le sujet social s’efface devant l’individu ; enfin l’individu accompli tourne son œuvre vers tout Autre. Tout cela n’est permis que si la philosophie elle-même se rapporte à l’Autre absolu - sinon l’histoire ne serait qu’un continuum, hasardeux ou nécessaire, et l’idée même de rupture n’aurait aucun sens.


“Or celui qui parle au nom de la philosophie, le philosophe, d'une part s’efface comme législateur souverain qui sait et, d'autre part, proclame (Socrate) que la vérité est en chacun, que les justes lois sont telles que chacun peut les reconstituer à partir de soi, et que l'émergence de l'individu, loin de devoir être combattue, doit au contraire être voulue toujours davantage. Bien plus, dès lors que l’existence est affirmée, celui qui parle au nom de la philosophie proclame que l’individu, toujours d’abord rejeté sacrificiellement par le monde social, ne peut émerger qu’à partir d’une rupture venant de l’Autre absolu. D’une rupture qui devra se répéter. Et d’une rupture qui devra être accueillie par les humains. Le primordial savoir vrai, savoir que chacun doit pouvoir reconstituer à partir de soi, est savoir de cette rupture, de ces ruptures, il est histoire.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Discours, Grâce, Mal

Juranville affirme que la philosophie doit dépasser la seule pensée de l’existence et se constituer en savoir universellement reconnu, parce qu’elle est responsable historiquement du savoir vrai et du monde juste. Elle peut accomplir cette tâche en se rapportant conjointement à la psychanalyse et à la religion. La psychanalyse lui montre comment un sujet individuel peut, par la seule affirmation de l’inconscient, reconnaître objectivement une vérité qui destitue son identité immédiate : elle dispense ainsi une grâce au sujet individuel. La philosophie doit accomplir quelque chose d’analogue pour le sujet social : sa propre grâce consiste à s’effacer comme pouvoir devant l’Autre absolu et à reconnaître la vérité propre des différents discours fondamentaux. Juranville établit alors une structure quaternaire associant discours philosophico-clérical et judaïsme, psychanalytico-individuel et christianisme, empirico-populaire et islam, métaphysico-magistral et bouddhisme. En donnant à chacun de ces discours particulier sa vérité, le savoir philosophique universel rend ainsi possible l’établissement du monde juste, qui ne sera jamais le « Royaume » (du Bien) : la justice historique n’abolira jamais le Mal. Certains maux peuvent être combattus par les institutions judiciaires, mais une négativité irréductible doit être acceptée comme condition même du bien : sexualité au niveau individuel, capitalisme au niveau social. Le capitalisme n’est donc pas seulement, comme chez Marx, prolongement de la violence sacrificielle ; il est ce qui subsiste comme violence sociale lorsque la dimension proprement sacrificielle a été niée par la révolution. La révolution doit abolir le sacrifice, non toute négativité sociale. Le terrorisme apparaît alors comme l’ultime résurgence du système sacrificiel, tandis que l’autre tendance de l’époque conduit vers un marché mondial progressivement organisé (mais jamais lui-même totalement), base possible du monde juste. Juranville reprend ainsi l’universalité de Hegel et la mondialisation pensée par Marx, mais exclut toute réconciliation totale. La tâche de la philosophie est de donner une juste mesure aux irréductibles différences, conflits et négativités du monde fini, afin que l’universalité puisse devenir effectivement politique sans se transformer en maîtrise totalitaire.


“Heurt avec le terrorisme, et exigence sacrée d’y répondre, par l’affirmation enfin du savoir philosophique, qui donnera sa mesure à ce qui doit la recevoir, cela correspond certes à l’époque actuelle. Époque du terrorisme comme ultime avatar du système sacrificiel, et qui ne s’arrêtera pas, quelques moyens qu’on mette à lutter contre lui, à tel ou tel attentat, et se répétera sous d’autres formes. Mais époque aussi du monde juste comme marché mondial peu à peu entièrement organisé. Ce que Marx avait annoncé, et dans quoi il avait très judicieusement vu le déploiement de ce que Hegel avait proclamé, lui, comme savoir absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Méthode, Pratique, Révolution

La philosophie est identiquement une méthode et une pratique vraie inaugurée par Socrate et Platon : elle pose une idée à définir et soumet toute définition aux contradictions et objections de tout Autre, avec pour fin ultime la justice. Le jeune esclave du Ménon manifeste déjà cette universalité. Mais cette pratique ne peut historiquement se déployer sans l’apport de la religion, sans la grâce apportée au sujet social : le sacrifice du Christ dénonce la captation sacrificielle et libère l'homme pour la volonté d'un monde juste, faisant du christianisme un principe de révolution. Puis l'époque moderne (associée à l’Eglise de Paul selon Juranville) avec la Réforme et le protestantisme, fait apparaître l'autonomie individuelle. Descartes retrouve alors la méthode socratique sous une forme nouvelle, permettant à chacun de réinventer la vérité. Cette liberté essentielle conduira à travers les Lumières et la pensée politique jusqu'à la Révolution française. L'époque contemporaine (associée à l’Eglise de Jean, orthodoxe) révèle un troisième aspect : la finitude radicale de l'homme, condition d'une autonomie non plus formelle mais réelle et d'une révolution elle-même réelle (proclamée par Marx). En découle la catastrophe absolue de l'Holocauste, obligeant la philosophie à prendre pleinement conscience de ses propres conditions religieuses et historiques, notamment de la grâce sans laquelle sa pratique de justice n'aurait pu se développer. Cette conscience devient possible avec l’invention de la psychanalyse, pratique vraie du sujet individuel, dont quelque chose était déjà présent chez Socrate. La philosophie doit accomplir à l'échelle historique et politique ce que la psychanalyse accomplit primordialement à l'échelle du sujet. Elle peut alors se poser comme savoir effectif et expliciter ses méthodes : quaternaire pour l'œuvre, quinaire pour l'histoire et sénaire pour le savoir, cette dernière répétant le ternaire spéculatif parce que l'existant fini le fausse d'abord et résiste à la vérité. Elle découvre simultanément un croisement entre religions : sa propre visée de justice supposait le judaïsme, tandis que la grâce impliquée par la psychanalyse révèle ce que Juranville présente - audacieusement ! - comme l'intériorité chrétienne du judaïsme : « ce que le judaïsme portait de plus intérieur était le christianisme lui-même ». Mais la vérité ne se déploie jamais dans un milieu neutre, elle rencontre un sujet qui résiste. L’existant résiste à la pratique vraie selon deux voies symétriques : soit il choisit une objectivité socialement reconnue qui écrase la subjectivité véritable, soit il préserve la vérité de l'existence sans parvenir à transformer réellement le monde (crainte renforcée par le destin historique de la révolution marxiste). Juranville cherche précisément à sortir de cette alternative : maintenir avec Heidegger et la psychanalyse la finitude radicale et la vérité du sujet, tout en maintenant avec Hegel et Marx l'exigence d'une vérité universelle capable de transformer effectivement l'histoire. 


“La philosophie comme pratique commence avec Socrate (et Platon). Socrate qui introduit une méthode consistant, d’abord, à poser l’idée qu’il faut définir et, ensuite, à accueillir, pour la vérité à donner à cette définition, toutes les contradictions et objections venues de tout Autre. Socrate suppose alors, certes sans pouvoir les poser comme tels, les temps par lesquels devrait faire passer cette méthode. Il suppose surtout, comme fin suprême de sa pratique, la justice, au-delà de toute captation sacrificielle, puisque même un jeune esclave (celui du Ménon) est l’Autre pour lui.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Question, Existence, Savoir, HEIDEGGER

Hegel avait bien compris que la philosophie était savoir de l'existence, mais il empêchait finalement l'existence d'apparaître « dans sa vérité », parce que toute contradiction était réinscrite dans le développement du Même. Heidegger part au contraire de la finitude radicale, héritée ici de Kierkegaard, et de ce fait retrouve le geste philosophique fondamental : le questionnement. Plus précisément selon lui, la “question de l’être”. Celle-ci n'est pas d'abord une interrogation théorique, elle met en cause celui qui pose la question. Autrement dit la question ne porte pas seulement sur un Quoi ; elle met également en question un Qui. La question de l'être est toujours simultanément question de l'existence du sujet qui questionne. Cette question de l’être, de l’être comme Autre, le sujet se la pose mais en réalité elle provient de l’Autre. Chez Hegel, l'Autre finissait par être intégré au Même ; chez Heidegger, au contraire, l'être apparaît comme ce qui interpelle le sujet depuis une altérité que celui-ci ne maîtrise pas. Le sujet doit répondre à ce qui lui arrive pour un travail que l’on pourrait dire “méditatif”. Mais le sujet commence toujours par refuser son existence et a fortiori ce travail, qui menacent son identité présente. Dans le vocabulaire de Heidegger, cette fuite correspond à la déchéance : le Dasein se perd dans les évidences du monde quotidien au lieu d'assumer son existence propre. Pourtant il n’est pas condamné à cette déchéance, car le propre de l’Autre absolu (ici : l’être) est de communiquer à son Autre (ici : le sujet) les conditions d’une vie authentique, pour peu qu’elles soient reçues et acceptées par le sujet. La subjectivité véritable consiste en une réponse favorable à l’appel de l’être. L'ex-sistence désigne cette relation entre sujet et Autre, et la philosophie devrait être définie, selon Heidegger, comme une « correspondance [au sens de réponse] à l’être de l’étant ». Et cette correspondance ne peut avoir lieu que dans la parole qui fait de la philosophie « une “modalité privilégiée du dire” ». Autant dire : parole poétique. La pensée philosophique ne peut être séparée de la parole poétique, parce que toutes deux ont affaire à cette parole dans laquelle quelque chose venant de l'Autre peut surgir. C’est alors que Heidegger sépare radicalement philosophie et sciences positives, là où pour Hegel les sciences positives participaient encore de l'exigence rationnelle de la philosophie (il leur manquait seulement l'absolu).
Heidegger introduit une coupure radicale, non seulement entre science et philosophie, mais aussi entre toute volonté de savoir et pensée philosophique authentique. Ce qui l’amène finalement, inévitablement, à séparer philosophie (qu’il finit par assimiler à la métaphysique, en commençant par Platon) et pensée de l’être (rapportée à ces plus anciens penseurs que sont Parménide et Héraclite), et à proclamer la “fin de la philosophie” pour privilégier sans doute la poésie. Quelque chose s'est effectivement produit en Grèce : la question de l'être a surgi (c’est sa dimension radicalement historique) sous une forme qui engage simultanément existence et savoir. L’on voit bien que Heidegger tend de plus en plus à renier la seconde composante, celle du savoir, y voyant une contradiction avec l’existence elle-même. Il interprète la volonté de savoir comme la “possibilité ultime” de la philosophie, celle qui lui fait prendre la direction des sciences positives (chaque science prenant en charge un domaine particulier des étants). Mais il réserve la véritable pensée de l’être à ce qui était la “possibilité première” de la philosophie, celle qui mène à se confronter effectivement avec l’existence. Autrement dit, si la philosophie naît de la pensée originaire, elle ne saurait l'accomplir elle-même, étant incapable de soutenir le paradoxe fondamental de l’existence : la cohabitation du du sens et du non-sens, de la vérité de l'être et de la non-vérité.
Juranville conteste fermement ce diagnostic : non pas, certes, le paradoxe lui-même, mais l’impossibilité qui serait faite à la philosophie de rendre compte de l’existence ; plus encore, l’impossibilité prétendue de produire rationnellement un savoir de l’existence. Ce qui définit proprement, pour lui, la philosophie. L’aspect le plus contestable des conclusions de Heidegger, aux yeux de Juranville, concerne les conséquences à propos de l’histoire et de la possibilité d’envisager un monde juste. Juranville rappelle que le sens même de la rupture historique, et partant de tout événement, est de permettre a priori une orientation vers un état du monde meilleur et plus juste. Sans cette perspective d’une rupture vers le Bien, quel sens y aurait-il à parler de rupture ? Tout ne serait que “changement”, pour le meilleur comme pour le pire. Hegel, on s’en souvient, conservait puissamment l'histoire comme processus de vérité, mais il perdait la rupture pure. Avec Heidegger, nous avons exactement l’inverse : la rupture radicale finit par échapper à l'histoire, à toute orientation, et même à toute possibilité de penser rationnellement à la fois l’histoire et la rupture ! Comment, avec Hegel, penser une rupture qui n’existe pas ? ; comment, avec Heidegger, penser l’histoire si l’Ereignis elle-même est “sans histoire“ et sans destin ? Pour Juranville, c’est bien la rupture radicale de l’histoire qui fait jaillir le questionnement et qui impose, par là-même, de le conduire jusqu’au bout, au terme de l’histoire, et de parvenir à un savoir universel de l’existence. Autrement dit, la position propre de Juranville est de maintenir un savoir de l'existence, comme chez Hegel, mais de l'existence comme ex-sistence finie ouverte à l'Autre absolument Autre, comme chez Heidegger. Ce que seule l’affirmation de l’inconscient permet, il est vrai, de concevoir clairement.


“Mais si, pour Heidegger, la philosophie est bien ainsi savoir de l’existence, ou du moins se veut telle, il est sûr que l’affirmation du savoir – ou encore la volonté de savoir –, certes constitutive de la philosophie, contredit absolument, selon lui, l’existence essentielle. Et que la philosophie, marquée par une telle contradiction – à laquelle, sans doute, il fallait se heurter – devra être dépassée. Heidegger en vient alors à proclamer la « fin de la philosophie ». Et à appeler à une « analyse » de celle-ci. Entre, d’une part, la volonté de savoir, qui conduit à l’avènement, à partir de la philosophie, des diverses sciences positives : c’est ce qu’il dénomme la « possibilité ultime ». Et, d’autre part, la pensée elle-même, en tant qu’affrontement pur à l’ex-sistence : c’est ce qu’il dénomme la « possibilité première ». « De cette possibilité la pensée philosophique devait certes prendre issue, précise-t-il, mais elle n’était pas en état, comme philosophie, d’en faire l’épreuve et d’en tenter l’entreprise. » Car pour Heidegger la philosophie se confond avec la métaphysique. La philosophie, parce que métaphysique, ne peut rien dire en fait de l’ex-sistence de l’homme vers l’être, ni de la vérité – consubstantiellement liée avec la non-vérité – de cet être. D’où le rejet finalement, par Heidegger, de toute histoire, de toute rupture historique pure, parce qu’il y a toujours en elle la visée d’un savoir vrai et d’un monde juste : « Mais ceci, ce qui destine comme Ereignis, est soi-même sans histoire, mieux : sans destin. »”
JURANVILLE, 2000, JEU

PHILOSOPHIE, Savoir, Existence, Autre, HEGEL

La vérité de l’existence ne devient pleinement philosophique que lorsqu’elle prétend valoir pour tous dans un savoir nouveau faisant rupture avec le savoir du monde traditionnel. La philosophie se définit ainsi comme savoir de l’existence. Depuis Socrate et Platon, elle se caractérise moins par un contenu doctrinal que par une forme particulière de rapport à la vérité : atteindre le savoir exige de prendre en compte l’objection de tout Autre et d’entrer en dialogue avec lui. La philosophie accomplit ainsi l’exigence propre à tout savoir, mais l’existence introduit une contradiction fondamentale entre le savoir d’abord reconnu, qui en efface la vérité, et la vérité de l’existence, qui cherche à se constituer en savoir - nécessairement - nouveau parce qu’il se constitue dans le rapport à l’Autre. C’est pourquoi la philosophie est constitutivement historique, ce qu’a profondément intégré Hegel : la philosophie n’est pas définie par des objets supérieurs, comme dans la métaphysique, mais comme un mode propre de la pensée, exigeant nécessité, raison et satisfaction de toute objection. La nécessité logique et le dialogue avec l'Autre sont deux expressions d'une même exigence. Cette exigence conduit au caractère systématique de la philosophie et ouvre une histoire dans laquelle chaque système reprend les précédents. En philosophie, il ne suffit pas qu'une proposition soit vraie ; il faut montrer pourquoi elle ne peut pas ne pas être vraie, comment elle résulte nécessairement de ce qui la précède. En tant que spéculatif, le savoir philosophique selon Hegel prend bien en charge la totalité de l’existence et même l’existence comme telle : la philosophie accomplit explicitement ce qui travaille implicitement tout savoir, l'existence cherchant sa propre vérité dans le savoir de soi. Pourtant, Hegel ne laisse finalement pas l’existence apparaître dans sa vérité, parce qu’il ne fait aucune place à une contradiction radicale, à l’Autre absolument Autre ni à une rupture pure de l’histoire. Une contradiction est radicale lorsqu'elle ne peut pas être anticipée comme simple moment d'une résolution future. L’Autre absolument Autre ne peut être ramené à un moment de mon propre développement. Un véritable événement historique, s’il constitue une rupture pure de l’histoire, ne peut être entièrement déduit de ce qui le précède. Or la dialectique hégélienne demeure dans le cadre du Même : la contradiction est toujours déjà intégrable comme moment nécessaire du processus par lequel l’Esprit devient conscient de ce qu’il est. Hegel demeure ainsi « métaphysicien » malgré sa propre distinction entre philosophie et métaphysique, parce qu’il efface la finitude radicale et maintient un mouvement finalisé vers le savoir absolu. Son ambition de faire passer la philosophie de l’« amour du savoir » au « savoir effectif » manifeste précisément cette clôture : le manque et la contradiction finissent par être résorbés dans la science de la totalité. L’on doit pourtant conserver l’ambition hégélienne d’un savoir universel de l’existence, tout en maintenant l’irréductibilité de la finitude, de la contradiction et de l’Autre. C’est en quoi la philosophie reste nécessaire : elle ne peut renoncer au savoir universel, car elle deviendrait alors autre chose que philosophie ; mais elle doit produire un savoir capable de reconnaître qu'une altérité radicale peut toujours le mettre en question.


“Que faut-il, dès lors, pour que le sujet donne réellement sa vérité essentielle à la poésie ? Qu’il ne se contente pas de poser la vérité de l’existence. Mais qu’il proclame que cette vérité vaudra effectivement pour tous, dans un savoir nouveau, s’opposant en acte au savoir faux caractéristique du monde traditionnel. Qu’il proclame, outre la vérité de l’existence, le savoir de cette existence. Or le savoir de l’existence définit, selon nous, la philosophie. De toute façon rien ne peut être dit philosophie qui ne rejoigne ce qui apparaît avec Socrate et Platon. Non pas ce que disent Socrate et Platon, mais la manière dont ils le disent : cette exigence, pour atteindre au savoir, de tenir compte de l’objection de tout Autre, d’entrer en dialogue avec tout Autre.”
JURANVILLE, 2000, JEU

“Que le savoir s’accomplisse par et dans l’existence, ou encore, que l’existence se fasse savoir, et finalement savoir d’elle-même, savoir de l’existence, cela montre que la philosophie est le savoir vrai par excellence pour l’existant. Car qu’appelle-t-on philosophie depuis Socrate et Platon ? Une activité qui vise certes le savoir. Mais par le dialogue et, plus précisément, par l’épreuve librement acceptée de la contradiction la plus radicale. Or c’est l’existence, l’existence essentielle qui, pour l’humain, implique pareille contradiction.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Question, Savoir, Métaphore

La philosophie se donne simultanément comme savoir et non-savoir, et avant tout question. Philosopher exige d’abord l’épreuve du non-savoir, l’effondrement du savoir supposé, puis la répétition de cette épreuve jusqu’à l’avènement d’un savoir nouveau et vrai. Passant d’un savoir à un autre par le biais de la question, elle participe de la poésie par la nature métaphorique de cette substitution. Du côté du sujet, la question venant toujours de l’Autre substitue le « Qui ? » au sujet supposé savoir : celui qui croyait savoir est destitué, et le sujet fini est appelé à prendre lui-même la place ouverte par cette interrogation, à devenir sujet à venir de la question et à assumer la responsabilité de la réponse. Il devient véritablement « moi » dans cette prise de responsabilité, celui qui veut bien assumer la réponse. Du côté de l’objet, la question substitue le « Quoi ? » au prétendu savoir de la chose : ce qu’on croyait connaître comme essence apparaît désormais comme insuffisamment pensé. Le sujet doit alors traverser l’épreuve de la contradiction et travailler à donner une vérité universelle à cette essence. Pour le sujet fini, celle-ci advient comme être, où se dépose le caractère problématique de son existence et de l’« avoir-à-exister » de tout étant. L’être constitue donc lui aussi une métaphore : il se substitue au Quoi, puis à l’étant immédiat, avant que l’étant puisse à son tour être retrouvé au terme du travail de la question. La question de l’être constitue ainsi l’aspect proprement éthique de la philosophie : elle exige une transformation du sujet par le travail de la pensée, elle impose au sujet une responsabilité vis-à-vis de la vérité. Finalement la philosophie appelle à renoncer aussi bien à son propre savoir supposé qu’à la croyance qu’un Autre saurait à sa place. Tel est le geste socratique fondamental : non transmettre un savoir déjà constitué, mais destituer le maître supposé savoir afin que chacun devienne responsable du travail de la vérité.


“C’est par une telle question de l’être que se donne donc la philosophie au sujet existant. Question qui est l’aspect éthique de la philosophie, pour autant que le sujet y est appelé à entrer dans le travail de la pensée, à renoncer à l’idée que lui-même, et en fait avant tout, que l’Autre sait, à s’arracher à la fascination mortifère du maître. Cela que Socrate justement proposait aux Athéniens.”
JURANVILLE, 2000, JEU

PHILOSOPHIE, Discours, Maître, Savoir, LACAN

Si l’on s’en tient à la stricte théorie lacanienne des discours, la philosophie ne peut être simplement identifiée à un seul discours. Du point de vue de son contenu, elle paraît relever du discours universitaire, puisqu’elle maintient simultanément la visée d’une vérité totale (au moins sous la forme d’une cohérence absolue du discours) et la négativité irréductible d’un sujet qui ne peut atteindre la plénitude magistrale (l’universitaire reste un éternel étudiant). Par contraste, le discours du maître correspondrait alors plutôt à la métaphysique. Mais Lacan considère moins le contenu que le « drame » philosophique, c’est-à-dire l’acte et les positions subjectives qu’il institue, et reconnaît alors dans la philosophie la forme suprême du discours du maître. Le philosophe n’est pourtant pas celui qui prétend posséder le savoir face à l’ignorant : Socrate montre au contraire à l’autre qu’il sait déjà sans savoir qu’il sait. Il donne vérité au savoir et devient ainsi représentant de la loi, bien qu’il soit lui-même sujet d’une loi qui le dépasse. Autrement dit, le philosophe incarne la loi parce qu'il ne parle pas simplement en son nom propre. Il est soumis à un “signifiant-maître”, quelque chose fait autorité sans que le sujet qui l'incarne en soit souverainement l'origine. Par ailleurs, si le philosophe donne vérité au savoir, il garantit aussi que l'ordre dans lequel les hommes vivent possède un sens et une légitimité. Autrement dit la maîtrise philosophique ne concerne donc pas seulement la connaissance, mais également la jouissance.
Mais la philosophie est également questionnement : elle met en cause le maître qui croit savoir et le contraint à produire un savoir explicite, écrit, “scientifique”. Elle assume ainsi momentanément la position du discours hystérique, qui anime chez le maître le désir de savoir. Le savoir positif ainsi produit n’est cependant pas pleinement vrai par lui-même : à nouveau, il doit recevoir sa vérité du signifiant-maître. La science ne suffit donc pas à sortir de la maîtrise, parce que son savoir appelle encore un principe qui le garantisse comme vrai. Le philosophe devient alors « maître du maître », et le mouvement philosophique accomplit une dialectique allant du maître à l’hystérique puis revenant à une forme supérieure de maîtrise. Si l’on résume : 1) Socrate commence par destituer le maître, soit celui qui croyait savoir, et l’engage à produire un savoir encore insuffisant car en manque de fondement ; 2) le résultat ultime de cette destitution est l'apparition d'une maîtrise supérieure : non plus celui qui sait, mais celui qui donne vérité au savoir. Voilà pourquoi la philosophie est, selon Lacan, « forme suprême du discours du maître ». Hegel manifeste exemplairement cette structure : « sublime hystérique » par la négativité de sa dialectique, il conduit néanmoins celle-ci jusqu’au savoir absolu et à la maîtrise suprême. Selon cette lecture de Lacan, Hegel clôt ainsi le discours philosophique dans son accomplissement spéculatif. Ajoutons que Lacan, à son tour, permet à Juranville de clore le champ des possibilités issues du questionnement philosophique, en faisant apparaître le quatrième terme qui manquait, soit le discours analytique.
Lacan récuse précisément la possibilité d’un « savoir qui se saurait » : le savoir n’a de fonction que dans sa dialectique avec la jouissance, et son accomplissement absolu supprimerait paradoxalement aussi bien le sens du savoir que la jouissance qu’il prétend saisir. Le savoir n'existe pas dans un espace intellectuel pur, il est pris dans une structure qui le lie avec la jouissance et qui l'empêche de se refermer totalement sur lui-même. Car la jouissance n'est jamais intégralement récupérable dans un savoir transparent. Quelque chose de la sexualité, du corps, du manque et de l'inconscient empêche la fermeture spéculative. Et Lacan révèle alors la limite interne de toute l’entreprise hégélienne : le savoir philosophico-magistral (il assume cette confusion) ne peut pas simplement devenir possession consciente de la totalité de la jouissance, il ne peut jamais devenir un savoir qui se saurait intégralement. Le savoir magistral, qui prétend à la jouissance, demeure donc inaccompli. Certes le savoir peut être garanti par le signifiant-maître ; mais cette vérité qui le garantit demeure en quelque sorte extérieure à lui. Le savoir du maître ne contient pas en lui-même la limite qui le constitue. Le savoir analytique inverse cette structure : comme « écriture parlante », il « fait advenir le signifiant-maître » dit Juranville, au lieu de recevoir de lui sa garantie préalable. De son côté, Juranville accepte avec Lacan la critique du savoir total comme maîtrise, tout en rejetant l’assimilation de la philosophie avec discours du Maître, et tout en refusant d'en conclure à l'impossibilité de toute vérité totale. C'est entre ces deux affirmations qu'il cherche à construire son concept propre de pensée philosophique accomplie.


“Ce caractère du discours philosophique se manifeste admirablement, pour Lacan, dans la pensée de celui qui a clos le discours philosophique, Hegel, cité nommément. Dont il dit à la fois qu’il est un « sublime hystérique » et que son thème du savoir absolu montre bien que la philosophie est une entreprise fascinative au profit du maître. Contre Hegel et contre la philosophie en général, Lacan souligne que ce processus ne conduira jamais à ce que fait accroire le discours du maître particulièrement, un savoir qui se saurait, un « savoir absolu » en ce sens spéculatif. Seule sa dialectique avec la jouissance motive la fonction du savoir, dit Lacan, et il fait remarquer que ce que montre l’étude de la Phénoménologie de l’esprit, c’est qu’à l’instant où l’on atteindrait le terme du savoir absolu, le savoir perdrait tout sens, et la jouissance quant à elle, s’évanouirait. Il faut même dire que ce savoir qui se veut savoir de la jouissance ne parvient jamais lui-même à être le lieu d’une jouissance pure qui serait dégagée de la jouissance sexuelle. S’il est savoir confirmé et avéré par le signifiant-maître, il demeure savoir inaccompli, qui reçoit sa vérité, mais ne l’implique pas en lui comme ce qui le limite, à la différence du savoir analytique, comme écriture parlante qui fait advenir le signifiant-maître."
JURANVILLE, LPH, 1984

PHILOSOPHIE, Vérité, Discours, Pensée

L’objet du désir philosophique est l’Un, soit “l’unité parfaite de la pensée dans le savoir démonstratif” écrit Juranville. Or c’est le langage qui pose l’unité de ce qui est ; la question philosophique porte donc finalement sur la conformité entre langage et être, autrement dit sur la vérité. Il ne faut donc pas comprendre d'abord l'Un comme une entité métaphysique mystérieuse. L'Un apparaît à partir de l'exigence même du savoir. Une démonstration parfaite devrait parvenir à une pensée sans fissure, où ce qui est affirmé serait entièrement fondé. Le désir philosophique vise donc ultimement une unité parfaite du savoir. La théorie lacanienne du signifiant établit une conformité seulement partielle entre langage et être. Cette vérité partielle permet précisément de penser l’homme comme désir : désirer signifie manquer, mais non manquer absolument, puisque le désir demeure en relation avec une plénitude. Le désir suppose simultanément manque et rapport à ce qui manque ; si le manque était absolu, il n'y aurait même pas désir. Et cela correspond exactement à la structure de la vérité partielle : le langage atteint l'être, mais il ne l'atteint pas totalement. Les quatre positions du champ philosophique peuvent dès lors être définies par leur rapport à la vérité : l’empirisme affirme qu’il n’y a pas de vérité proprement dite ; la métaphysique, qu’il existe une vérité totale ; la psychanalyse, qu’il existe une vérité mais seulement partielle ; la philosophie proprement dite doit maintenir simultanément vérité partielle et vérité totale. Or Juranville estime que le discours analytique lui-même rencontre l’exigence de la totalité, sous la forme de la « consistance », sans pouvoir l’énoncer au risque de détruire la situation analytique et perdre la vérité de son acte. La psychanalyse n'est pas simplement un ensemble de propositions théoriques sur l'inconscient ; elle est un discours qui produit une situation, celle de la cure ; or son efficacité suppose précisément que la vérité ne soit pas donnée d'avance comme savoir total. Seule la philosophie peut donc énoncer ensemble les deux vérités. Cependant, elle n’accède pas à la vérité totale simplement comme discours, mais par la pensée, qui est le lieu de l’accomplissement de la sublimation et de la production de l’œuvre. La pensée symbolique, propre notamment à l’inconscient et au mythe, demeure dans la vérité partielle ; la pensée conceptuelle, forme accomplie ou absolue de la pensée, doit accéder à la fois à la vérité partielle et à la vérité totale. Cette pensée ne se confond pas avec le discours - car elle est sublimation et création, donc écriture - mais elle ne peut néanmoins surgir hors de lui et doit s’énoncer philosophiquement. L’on ne peut donc que refuser la proposition heideggérienne d’une pensée de l’être extérieure à la philosophie : seule la question philosophique ouvre le champ historique des discours dans lequel une pensée conceptuelle accomplie peut devenir possible. Cette pensée reste cependant à venir, comme toute sublimation achevée : la philosophie n'est donc pas possession métaphysique de la totalité, mais ouverture historique de la possibilité de la penser.


“L’objet du désir dans le questionnement philosophique, c’est l’un, l’unité parfaite de la pensée dans le savoir démonstratif. Or ce qui pose une unité pour ce qui est, c’est le langage. La conformité de l’être et du langage, c’est donc cela qui est problématique pour le questionnement philosophique. C’est ce que l’on appelle traditionnellement la vérité qui est en cause. Mais Lacan, par sa théorie du signifiant, affirme une conformité partielle entre le langage et l’être. Et c’est par cette conformité partielle que le discours philosophique a toujours pensé l’être comme désir.”
JURANVILLE, 1984, LPH