MAITRE, Justice, Instruction, Foi

La justice se présente comme le troisième aspect essentiel du Maître et comme son principe subjectif. Après le modèle, qui correspond à l'œuvre accomplie, et l'ordre, qui accompagne l'œuvre en train de se faire, la justice concerne l'œuvre à venir. Sans elle, l'ordre risque de retomber dans l'autorité sacrificielle du Surmoi, faute de pouvoir être reconnu comme vrai par tous. La justice est donc l'unité de la loi et de la vérité : elle consiste à créer les conditions permettant à chacun de vérifier, de comprendre et de reconstruire l'œuvre à partir de sa propre autonomie. Si la grâce anime d'abord l'individu, elle demeure insuffisante tant qu'elle n'est pas complétée par l'élection et par la foi. Cette foi n'est pas une croyance aveugle ; elle reconnaît la finitude radicale, source de l'injustice et du refus de l'œuvre, tout en affirmant qu'un savoir véritable peut néanmoins être atteint à partir de cette finitude. Le passage du Maître à l'élève prend alors la forme de l'instruction.  Instruire consiste à conduire progressivement de l'immédiateté des pulsions vers des formes déjà élaborées du savoir, afin de préparer une œuvre future. L'instruction ne constitue pas encore le savoir vivant, mais elle en fournit les conditions de possibilité, en permettant à chacun de reconstruire ensuite par lui-même une vérité éprouvée. L'apprentissage fait découvrir, l’enseignement appelle, l’instruction prépare, et les trois ensemble rendent possible l'autonomie. Ainsi, le Maître accomplit pleinement sa mission lorsqu'il fait de la justice le cadre commun de l'autonomie créatrice.


“Foi qui consiste, pour la justice, à poser certes la finitude radicale qui conduit toujours d’abord à la fausse justice, à l’injustice et au refus de l’œuvre, mais à poser aussi le savoir auquel on peut parvenir et parvient malgré cette finitude et à partir d’elle. Et alors le passage, par la foi, de l’objectivité absolue, depuis le maître jusqu’à l’élève, est précisément instruction. Instruire, c’est à chaque fois dégrossir, conduire de l’immédiateté libidinale à celle d’une forme ou structure (l’instruction est immédiateté de la forme), c’est donner à quelqu’un ou quelque chose des traits déjà déterminés dans le savoir. Tout cela comme préparation pour une œuvre à venir, que ce soit une œuvre en général (dont celle que doit être le jugement d’un tribunal, après l’instruction du procès) ou l’œuvre du savoir, du savoir vivant, éprouvé et reconstitué comme tel par l’existant.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Ordre, Commandement, Enseignement

Le Maître n’est pas seulement modèle, mais aussi ordre, c'est-à-dire appel vivant qui accomplit ce que le modèle rend seulement visible. Le modèle correspond à l'œuvre déjà réalisée ; l'ordre correspond à l'œuvre encore en train de se faire. Pour que le modèle ne devienne pas une simple idole, il doit être accompagné d'une altérité qui invite chacun à créer à son tour. L'ordre possède deux dimensions inséparables : il est à la fois commandement et arrangement, car tout ordre durable procède d'un appel fondateur. Cet appel vient ultimement de l'Autre absolu et se manifeste comme une élection, non au sens d'un privilège, mais d'une responsabilité : celui qui reçoit l'ordre est appelé à assumer personnellement l'œuvre en cours. Juranville s'appuie sur Rosenzweig pour montrer que le commandement, en particulier le commandement d'aimer, ne contraint pas un sujet déjà constitué mais fait surgir une identité nouvelle capable d'aimer. Levinas en affirme la portée universelle et montre que l'ordre véritable oriente toujours vers le prochain. Le passage du Maître à l'élève prend explicitement la forme de l'enseignement. Contrairement à l'apprentissage, centré sur la découverte d'un effet, l'enseignement pose l'enseignant comme cause et appelle l'élève à devenir lui-même cause de son œuvre. 


“L’enseignement est position de la cause. L’enseignant est lui-même cause se posant comme tel dans son enseignement. D’où ce que dit Levinas de la « coïncidence de l’enseignant et de l’enseignement » dans l’enseignement véritable. Et l’enseignant pose aussi celui auquel il enseigne comme cause à son tour. D’où l’élection – et l’usage de la langue où celui à qui on enseigne est aussi celui qui est enseigné : à la fois on enseigne quelque chose à quelqu’un, et on enseigne quelqu’un (la jeunesse, etc.) – c’est le « double accusatif » du grec, du latin et de l’allemand ; alors que, si on apprend quelque chose à quelqu’un (et d’abord de quelqu’un), on n’apprend pas quelqu’un.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Modèle, Forme, Grâce

Si le Maître est assurément un modèle, ce n’est pas au sens d'un idéal à copier ou d’un contenu à imiter, mais comme une forme vivante qui permet à l'existant de dépasser son identité fausse et fermée sur elle-même. L'identité nouvelle naît de l'accueil d'une extériorité essentielle qui, tout en apportant une unité, introduit une différence créatrice ; le Maître transmet ainsi une forme plutôt qu'un contenu. Ayant saisi l'occasion jusqu'au bout, il s'est entièrement extériorisé dans son œuvre, où il se donne à voir comme possibilité offerte à tous. Son œuvre ne demande pas à être reproduite, mais recréée par chacun à partir de sa propre expérience. Cette transmission prend la forme d'un apprentissage essentiel. Apprendre ne consiste pas seulement à découvrir le lien entre une action et son effet, mais, dans le cas de l'œuvre, à reconnaître que toute création conduite jusqu'à son terme débouche sur l'épreuve de la finitude radicale, qu'il faut pourtant accepter et vouloir. Un tel apprentissage suppose la grâce : le Maître ne produit pas mécaniquement l'élève, mais s'efface comme cause afin que celui-ci puisse avoir le sentiment de découvrir lui-même la vérité. Cependant, l'existant refuse spontanément d'apprendre parce qu'il résiste à la finitude. Le rôle du Maître est précisément de le libérer de ce refus en lui ouvrant l'espace où il pourra devenir sujet de sa propre œuvre. 


Le maître est d’abord, en lui-même, modèle. Car qu’est-ce qui caractérise celui qui surgit comme maître pour l’existant ? Ce dernier commence par s’attacher à une identité fausse qui rejette toute extériorité essentielle. Laisser venir une telle extériorité (qui serait d’abord celle du maître, mais qui, comme essentielle, deviendrait à partir de là celle de l’existant), c’est laisser venir, pour lui comme fini, l’unité qu’il n’a pas. Mais c’est laisser venir cette unité en tant qu’elle est celle d’une différence, puisqu’elle doit introduire à une identité nouvelle, et que la différence est précisément négation de l’identité. C’est donc laisser venir la forme, qui est unité et en même temps différence, l’unité en tant qu’elle est vue de l’extérieur et qu’elle marque la différence. Or forme et en même temps identité définissent le modèle, comme on l’a dit à plusieurs reprises. C’est ainsi comme modèle que se donne le maître. Modèle par l’œuvre qu’il a déjà accomplie. Modèle pour autant qu’ayant saisi l’occasion il s’est laissé entraîner par elle jusqu’au bout et a fait œuvre, œuvre.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Finitude, Identité, Extériorité

Le maître est l'Autre véritable pour un autre existant. Pourquoi ? Parce qu'il manifeste concrètement ce que peut devenir un homme : celui qui ne laisse plus les circonstances extérieures ni sa finitude déterminer passivement son identité, mais les « reveut » librement et en fait le fondement même de son être. Cette identité, entièrement extériorisée dans l'œuvre et dans l'action, est communicable à tous : le Maître ne possède aucun secret essentiel, puisqu'il est tout entier dans ce qu’il enseigne. Il domine non parce qu'il exerce un pouvoir sur les autres, mais parce qu'il a déjà traversé l'épreuve de la finitude et peut en transmettre le sens. Lui aussi a d'abord connu, intérieurement, la dépendance et la souffrance avant de rencontrer un autre Maître qui lui a appris à accueillir la finitude, à construire son identité dans la relation à l'Autre et à devenir d'abord serviteur. Cette identité de serviteur précède toute maîtrise véritable. Le Maître humain renvoie, au-delà de lui-même, vers l'Autre absolu, qui est le Maître suprême parce qu'il veut librement la finitude dans la création, mais aussi le Serviteur suprême parce qu'en créant il se met au service de la créature. 


Au-delà de tous maîtres humains, et au-delà même de son œuvre propre, c’est de l’Autre absolu que l’existant en général doit se vouloir le serviteur. Autre absolu qui toujours déjà veut et reveut la finitude radicale ; et qui est donc le maître suprême ; mais qui en vient aussi à montrer, dans la Révélation, ce qu’il est au fond de lui-même du seul fait de la Création, le serviteur de la créature. Pas de maître, de toute façon, qui ne soit d’abord serviteur. Pas d’identité dans l’extériorité, où se fixe et s’assume la finitude radicale, sans d’abord identité dans l’intériorité, où cette finitude est éprouvée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre. 


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion

La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.


Ce qu’il faut donc, pour donner toute sa portée à la pratique, c’est affirmer que le discours en lui-même, le discours vrai, peut être reconnu de tous, poser le discours et en même temps la vérité. Mais discours et vérité, cela définit, face au discours du peuple comme discours et finitude, ce que nous appellerons le discours du maître puisque le maître a en propre qu’ayant saisi l’occasion et, à partir de là, accédé à son œuvre propre, il se donne comme occasion à saisir à l’autre existant pour que celui-ci y accède à son tour. Discours qui ordonne le monde juste où chacun peut reconstituer, soi, la loi à laquelle il est assujetti. Discours qui n’est ni celui de la philosophie, ni celui de la psychanalyse, l’une et l’autre partant de la contradiction radicale éprouvée par l’existant, alors que le discours du maître part de la solution. Mais discours que l’une et l’autre supposent nécessairement, comme celui qui ordonne le monde vers lequel elles dirigent et où elles auront leur place garantie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre.


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LOI, Révélation, Judaïsme, Élection

Le savoir philosophique ne peut être universellement reconnu par un peuple qu'en prenant la forme d'un mythe, et seul un mythe fondé sur une révélation possède une véritable valeur de vérité. La philosophie doit donc se référer à la loi telle qu'elle est révélée, et cette révélation trouve sa première expression dans le judaïsme. La fonction de la loi n'est pas d'abord d'imposer des prescriptions extérieures, mais de rappeler à chacun, par un événement fondateur, la nécessité de sa condition, à savoir sa finitude radicale. L’intervention de l’Autre absolu est requise pour que le sujet assume non seulement cette finitude mais aussi l’autonomie reçue en même temps que la loi. La révélation ne supprime pas l'autonomie, au contraire elle la rend possible puisqu’elle engage chacun à reconstruire intérieurement une loi d'abord reçue de l'extérieur. L’élection, dont le modèle est fourni par le peuple juif (“peuple” par excellence, voire peuple “mythique” à cet égard, de par son histoire même…), n’est donc pas un privilège mais une décision d'assumer seul, devant les autres, la responsabilité de cette autonomie.


La vérité de la loi est de signifier à chacun, par un acte qui est, bien sûr, un événement, la nécessité à laquelle il est soumis, de la lui rappeler sans cesse. Mais la loi, qui lui signifie sa finitude radicale, ne vient dans sa vérité à l’homme que par la révélation. Et précisément par la révélation juive… Révélation première comme révélation de la loi dans sa vérité, où la loi ne s’impose pas de l’extérieur, mais, venant de l’extérieur, doit être reconstituée, à partir de là, de l’intérieur.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

LOI, Philosophie, Droit, Démocratie, PLATON

C’est bien en Grèce, avec Solon et Clisthène, qu’apparaissent les idéaux d'un gouvernement fondé sur la loi (nomos) plutôt que sur le pouvoir personnel. Cependant, cette avancée reste inachevée, car la cité grecque retombe dans le paganisme en absolutisant ses propres lois, comme le montre la condamnation de Socrate. La loi ordinaire est fausse non parce qu'elle serait oppressive par essence, mais parce qu'elle prétend déterminer à l'avance les situations singulières, alors que toute application suppose une décision autonome de la part d'un sujet fini. Les hommes préfèrent pourtant se soumettre au Surmoi, c'est-à-dire à une autorité extérieure qui les dispense de cette responsabilité. La philosophie doit donc accomplir un « coup de force » contre cette loi fausse, non pour abolir toute légalité, mais pour appeler à changer la loi. Juranville reprend à Carl Schmitt l'idée qu'un ordre juridique suppose toujours un acte constituant qui précède le droit positif, tout en refusant d'en faire l'apologie d'un pouvoir autoritaire. (Schmitt attribuait un tel pouvoir constituant aussi bien au législateur « en dehors de l’État mais à l’intérieur du droit », qu’au dictateur « hors du droit mais à l’intérieur de l’État ».) La philosophie répond, quant à elle, à la révélation, la révélation juive qui manifeste l'horizon d'une loi universelle ou « loi pure », qu'elle a pour tâche d’expliciter et de faire accepter universellement. Contre Platon, elle ne cherche pas à instaurer le gouvernement d'un roi philosophe, mais à conduire chaque sujet vers l'Idée juste à partir de son propre non-savoir. Dès lors, la démocratie accomplie n'est ni la démocratie d'opinion, conspuée par Platon, ni la dictature, justifiée par Schmitt, mais un régime où les lois existantes demeurent toujours respectées tout en étant continuellement réformées à la lumière de la loi pure. La révolution philosophique devient ainsi un processus permanent d'amélioration du droit.


“La loi pure, cette loi qui vient de la révélation et à laquelle la philosophie fait référence pour que son savoir puisse être reconnu de tous, par le peuple, se heurte aux lois que le peuple a déjà proclamées. Et la philosophie va devoir introduire sa loi pure à partir de ces lois. La première navigation, c’était le monarque unique qui, avec son savoir, établit la justice. Mais les hommes ont de l’« antipathie », selon Platon, pour ce monarque unique (disons plutôt qu’ils ne peuvent pas l’entendre et qu’ils le réduisent à la figure mythique du roi-pasteur) ; et ils rejettent sauvagement, poursuit-il, celui – en l’occurrence, Socrate – qui semble les pousser à accueillir un tel « homme qui sait » ( disons plutôt que Socrate appelle chacun à se tourner, en soi-même, vers l’Idée qui n’est pas le monarque, et à laisser venir le savoir à partir du non-savoir). La seconde navigation, c’est le respect absolu des lois existantes, même posées par la démocratie ordinaire. La philosophie doit donc vouloir finalement une démocratie dans laquelle les lois, toujours respectées, soient sans cesse améliorées dans la perspective de la loi pure.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

LOI, Oubli, Psychose, Création

La loi peut d'abord être comprise comme l'ensemble des nécessités qui organisent un monde et lui donnent sens. La loi commune repose sur l'idée que rien ne s'oublie : tout serait conservé dans une mémoire absolue, une pensée toujours présente de l'être qui enregistre définitivement tout ce qui existe. Mais cette loi est fausse, car elle refuse la possibilité d'un oubli véritable et donc de toute révolution. Or seul l'oubli essentiel, entendu comme disparition irréversible de tout fondement préalable, ouvre l'espace de la création et de l’autonomie. Juranville interprète cette position comme une « bonne psychose », soit la situation philosophique d'un sujet qui s'identifie à l'origine créatrice et institue lui-même la loi. Le monde social condamne cette attitude comme négation de toute loi, mais il est lui-même prisonnier d'une « mauvaise psychose », puisqu'il absolutise une loi prétendument éternelle, refuse la finitude et occupe indûment la place d'un savoir total. La véritable opposition n'est donc pas entre psychose et normalité, mais entre une psychose pathologique qui fige la loi et une psychose créatrice qui accepte l'oubli, assume le manque et recrée continuellement la loi. Cette seconde psychose reproduit finalement l'acte même de l'Autre absolu, qui n’est lui-même soumis à aucune loi, qui ne reconduit pas une loi préexistante, mais la fait exister purement par son acte créateur.


La psychose est certes d’abord, par le monde social, condamnée comme négation de la loi, comme clôture sur soi du fini rejetant la finitude que lui inflige la loi. Mais ce qui apparaît ensuite, c’est que cette loi commune est fausse, qu’elle-même rejette la finitude radicale, qu’elle-même relève de la même psychose pathologique qu’elle dénonce chez tel sujet individuel. Et qu’il faut une autre psychose, une bonne psychose, pour dénoncer ainsi la fausseté de la loi commune, et pour introduire, contre elle, la loi vraie. Pour la recréer. La même bonne psychose qu’on doit supposer en l’Autre absolu pour son acte créateur originel.”
JURANVILLE, 2000, JEU

LOGIQUE, Contradiction, Essence, Concept

L’essence d’une chose n’est jamais donnée dans l’évidence ; elle doit être dégagée par une pensée dialectique se confrontant avec la contradiction, jusqu’à désigner le concept adéquat. En tant qu’il exprime une contradiction, tout concept se trouve être défini par une dualité ; en tant qu’il la résout, il exprime précisément l’essence ou la chose dont il est question. Toute contradiction étant finalement réelle, étant le fait même de l’existant (finitude radicale), une pensée essentielle ne saurait relever de la pure logique, mais plutôt d’une “mathématique existentielle” selon le mot de Juranville. La structure dialectique de la pensée ne peut donc plus être ternaire, comme avec Hegel, mais sénaire, doublement ternaire.


“La contradiction propre au terme conceptuel alors évoqué ne peut trouver sa résolution définitive qu’après qu’on a parcouru un mouvement logique non plus simplement ternaire comme chez Hegel, mais doublement ternaire, sénaire. Et cela parce que le pur refus, toujours d’abord, par l’existant radicalement fini, de la solution doit être compté comme un moment constitutif de ce mouvement… Mais associer un contenu avec un terme relevant de la forme logique, cela suppose, quant au savoir, qu'on mette en œuvre une méthode non plus simplement logique (la logique n'envisage que la forme), mais mathématique (la mathématique se rapporte, elle, au contenu).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LOGIQUE, Vérité, Forme, Théorie, ARISTOTE, HEGEL

La théorie authentique naît lorsque le sujet dépasse l'objectivité immédiate et fausse, qui repose sur une identité simplement donnée d'avance. La vérité ne peut apparaître qu'à travers une différence qui détruit cette identité première. Mais cette différence n'est pas une simple séparation : elle est déjà porteuse d'une nouvelle identité plus vraie. Cette unité nouvelle produite par la différence caractérise la forme. La forme est l'unité envisagée du point de vue de l'Autre : elle n'est donc pas une structure vide, mais la manière dont une vérité se construit objectivement. De même la théorie ne vise pas seulement une objectivité mais aussi, pleinement, une vérité. C'est pourquoi la théorie essentielle est finalement la logique, laquelle se définit comme forme et en même temps vérité. Aristote a mis en place la science de la logique avec sa théorie du syllogisme : le syllogisme possède une validité indépendante du contenu particulier des propositions ; sa force, disons même sa vérité, vient de sa forme simplement correcte. L’on peut alors considérer la logique aristotélicienne comme un simple Organon, c'est-à-dire un outil de la science. Mais elle n’est pas essentielle, au sens où les relations logiques n'émanent pas du mouvement propre de la chose ; elles sont seulement un instrument permettant de raisonner sur elle. Avec Hegel, au contraire, le mouvement logique est désormais celui de la réalité elle-même. Toute chose passe dialectiquement par trois moments : identité immédiate, différence, puis identité réconciliée (le fondement spéculatif). Ces trois moments correspondent également aux trois formes du concept : universel, particulier et singulier. Le raisonnement cesse alors d'être un simple procédé démonstratif : il exprime le développement même du réel. La logique est dialectique parce qu'elle dépasse les oppositions abstraites (forme/contenu, universel/particulier), puis spéculative parce qu'elle montre comment une unité nouvelle surgit de cette négation. 


La théorie est d’abord, dans son acte, la logique elle-même. Car l’existant commence par s’arrêter à une objectivité fausse, qui exclut l’existence, et où l’identité supposée à l’objet est toujours déjà là, anticipative. L’objectivité vraie que suppose la théorie, la théorie en soi, la théorie essentielle, doit dès lors venir par la négation de cette identité, et donc par la différence ; mais par la différence en tant qu’elle introduit expressément l’identité nouvelle et vraie, en tant qu’elle porte en elle le principe de cette identité nouvelle ; et donc par la différence en tant qu’elle est en même temps unité, puisque l’identité est unité et vérité. Or différence et unité définissent la forme : la forme en effet est l’unité en tant qu’elle est vue de la place de l’Autre. C’est donc comme forme qu’advient l’objectivité vraie et existante. Mais la théorie n’est pas seulement objectivité, elle est aussi vérité. Et c’est finalement comme logique que se donne la théorie, puisque forme et en même temps vérité, ce n’est autre que la logique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LOGIQUE, Science, Modalité, Ecriture, LACAN

Les progrès de la logique moderne ont séparé l'universel (« tous... ») et l'existence (« il existe... »), contrairement à Aristote où l'universel impliquait l'existence. Lacan reprend cette séparation mais lui donne une portée nouvelle grâce à sa théorie du signifiant. Pour lui, universel et existence ne sont ni identiques ni indépendants. L'universel (la loi) n'a de sens que parce qu'existe un élément situé hors de cette loi : le Nom-du-Père, instance symbolique qui fonde la loi sans y être soumis. Inversement, aucune existence humaine n'est pensable avant l'institution de la loi symbolique. Les deux propositions classiques que sont l'universelle affirmative (« tous les x sont f ») et la particulière négative (« il existe un x qui n'est pas f ») sont conservées. Elles définissent ensemble le champ du savoir scientifique : la loi générale d'une part, et l'exception fondatrice d'autre part. En revanche, Lacan transforme profondément les deux autres propositions. L'universelle négative (« aucun x n'est f ») devient le pas-tout. Elle ne signifie plus qu'aucun objet ne satisfait une propriété, mais qu'il n'existe pas de totalité achevée permettant de tout écrire sous cette loi. La totalité elle-même devient impossible. La limite porte donc sur le pouvoir même du langage scientifique. La particulière affirmative (« il existe un x qui est f ») est également repensée. Elle ne désigne pas simplement un cas empirique observé. Lorsqu'on affirme : « j'ai vu un homme heureux », on suppose déjà la loi reliant l'humanité et le bonheur. L'expérience ne fonde jamais la loi ; celle-ci est toujours présupposée. Par conséquent, cette proposition ne décrit pas une existence particulière mais exclut l'idée qu'une existence puisse être pensée indépendamment d'une loi symbolique. Ainsi, les quatre propositions de la logique ne servent plus seulement à construire le raisonnement scientifique : elles dessinent désormais les limites mêmes de toute science. Il est d’ailleurs possible de rapprocher cette réécriture de Lacan des deux théorèmes de Gödel. Le premier affirme qu'il existe nécessairement des propositions indécidables dans tout système formel suffisamment riche. Lacan retrouve cette idée avec le pas-tout : certaines relations échappent définitivement à une formalisation universelle. Le second affirme qu'un système ne peut démontrer sa propre cohérence. De façon analogue, Lacan soutient que la science ne peut établir de l'intérieur le fondement ultime de sa propre loi. La science apparaît ainsi comme un savoir nécessairement limité, incapable de se fonder elle-même. Cette limite logique ouvre alors sur une distinction fondamentale entre le monde et le réel. Le monde correspond à tout ce qui peut être organisé par la loi symbolique et donc écrit. Le réel désigne ce qui échappe définitivement à cette écriture. Dans le monde apparaît parfois un événement contingent qui ne découle d'aucune loi préalable. Le réel, lui, reste radicalement impossible à intégrer dans le système du savoir.
À partir de là, Lacan réorganise complètement la théorie aristotélicienne des modalités. Le nécessaire devient ce qui soutient durablement l'écriture symbolique : la loi et le Nom-du-Père. C'est « ce qui ne cesse pas de s'écrire ». Le possible désigne ce qui peut être inscrit dans cette loi, tout sujet susceptible d'y prendre place. C'est « ce qui cesse de s'écrire », c'est-à-dire ce qui peut toujours être réécrit. Le contingent est l'événement imprévisible qui surgit dans le monde sans être déductible des lois existantes. Il « cesse de ne pas s'écrire ». L'impossible est le réel pur, irréductible à toute symbolisation : « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ». Contrairement à Aristote, les oppositions changent complètement. Le possible ne s'oppose plus à l'impossible mais au nécessaire. Le contingent s'oppose à l'impossible. Cette nouvelle logique permet de penser ce qui intéresse finalement Juranville : l'histoire. L'histoire authentique n'est pas la simple application de lois générales. Elle est le lieu où surgissent des événements véritablement nouveaux, impossibles à prévoir d’après les règles existantes. Chaque création historique est une contingence qui « cesse de ne pas s'écrire » avant de pouvoir éventuellement être intégrée dans un nouvel ordre symbolique. Cette nouvelle logique ne décrit plus seulement le raisonnement scientifique : elle devient une logique de l'histoire, de la création et de l'émergence de l'événement.


“On retrouve donc les quatre termes de la théorie aristotélicienne des modalités, mais autrement ordonnés et opposés. Pour Aristote, le nécessaire (qui découle de l’universelle affirmative, puisque universel implique l’existence) s’oppose au contingent (déduit de la particulière négative), l’impossible (l’universelle négative) au possible (la particulière affirmative). Pour Lacan, c’est le possible qui s’oppose au nécessaire, selon la « contradiction » ; et l’impossible s’oppose au contingent. Ce que confirme une formule comme « il n’est pas impossible que j’y aille », où l’on ne suppose nullement que ce soit possible, où l’on dit simplement que ce n’est pas résolument étranger à son monde. La théorie lacanienne des modalités permettra, grâce à sa formulation écrite de la contingence, qui quoique écrite ne relève pas de la science, d’aborder autrement l’histoire, lieu du surgissement de quelque chose qui « cesse de ne pas s’écrire ».”
JURANVILLE, 1984, LPH





Schéma de Juranville

LIBERTE, Intériorité, Loi, Savoir

La liberté véritable ne consiste pas à s'affranchir de toute loi, mais à accueillir si profondément la loi juste qu'elle devient intériorisée, “immédiateté de la loi” selon Juranville. Cette liberté naît lorsque l'Autre vient « creuser » l'existence par sa loi, ouvrant une intériorité essentielle, distincte de l'intériorité psychologique ordinaire. Celle-ci n'est pas déjà présente avant toute relation : elle est produite par l'appel de l'Autre. Dans cette ouverture, l'Autre dépose une identité nouvelle qui devient progressivement celle de l'existant lui-même. L'autonomie n'est donc pas auto-fondation, mais appropriation libre d'une identité reçue. Lorsque cette intériorité s'accomplit, le sujet accède au savoir véritable : il comprend et assume rationnellement la nécessité de la loi, qu'il ne subit plus mais « reveut ». Cependant, ce savoir ne devient pleinement vrai que s'il peut être reconnu universellement. Il faut donc affirmer que cette intériorité n'est pas le privilège de quelques uns, mais une possibilité ouverte à tous. L'union de cette intériorité et de cette vérité universalisable constitue le savoir philosophique authentique.


“Ce qu’il faut donc pour que l’esprit soit accepté universellement, c’est qu’à l’intériorité qui est savoir supposé s’adjoigne la vérité qui pose que cette intériorité peut être, doit être et est le fait de chacun. Intériorité et vérité, cela définit justement le savoir qui, comme savoir véritable, est en soi ce qui, dans l’esprit, lui assure sa reconnaissance universelle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LIBERTÉ, Autre, Angoisse, Résolution, HEIDEGGER

La liberté dont le sujet peut se prévaloir ordinairement n'est qu'une liberté formelle tant qu’elle s’éprouve pas comme relation véritable, constitutive, avec l'Autre absolu ; elle ne sert qu’à se protéger de la finitude et de l'angoisse impliquées par une telle relation, ceci afin de préserver l'identité immédiate du sujet. Contre la formule de Hegel selon laquelle la liberté consiste à ne rencontrer aucun Autre qui ne soit finalement soi-même, il faut soutenir que la vraie liberté suppose au contraire l'accueil d'une altérité irréductible. Le sujet ne pouvant supprimer toute référence à l'absolu, il substitue souvent au véritable Autre — qui donne grâce et autonomie — un faux absolu fabriqué par la pulsion de mort. Celle-ci se masque aussi bien dans la sexualité que dans ces processus d’objectivation que sont la science ou la métaphysique, également destinés à protéger le sujet contre l'angoisse. Juranville reconnaît à Heidegger une intuition fondamentale : la liberté est reçue, non produite par le sujet ; elle exige l'angoisse, l'acceptation de la culpabilité et la « résolution » devant l'être-pour-la-mort ( la résolution ou « se projeter silencieux et prêt à l’angoisse vers la culpabilité la plus propre » selon Heidegger). Mais il lui reproche de maintenir cette liberté dans une expérience existentielle sans objectivation rationnelle. Parce que Heidegger refuse qu'elle puisse devenir savoir universel, œuvre historique et vérité reconnue de tous, il condamne la liberté à demeurer uniquement « liberté pour la mort ». Cette conception risque alors de rejoindre paradoxalement la pulsion de mort qu'elle prétend dépasser, en laissant intactes les logiques de soumission et de sacrifice. 


Mais Heidegger, quoique, pour lui, la résolution vise l’œuvre, et que la liberté se constitue alors en destin, refuse qu’une telle œuvre et un tel destin puissent atteindre à aucune objectivité absolue reconnue comme telle. L’affirmer, ce serait perdre l’angoisse et l’être-pour-la-mort (« L’être-pour-la-mort est essentiellement angoisse », dit-il). Quoique, pour lui, la mort ne soit pas la possibilité la plus haute du Dasein, mais simplement la plus propre, à partir de laquelle seule peut être élaborée une possibilité authentique, il refuse de présenter l’existence authentique autrement que comme « LIBERTÉ POUR LA MORT passionnée, déliée des illusions du On, factice, certaine d’elle-même et angoissée ». Or pareille liberté, en soi pour l’œuvre, mais qui ne peut se dire objectivement que comme « liberté pour la mort », ne rejoint-elle pas, socialement, ce qui fait le fond de la liberté courante, formelle, la pulsion de mort qui rejette toute autonomie venant au fini de l’Autre absolu ? N’est-elle pas à nouveau haine de la liberté, liberté qui se fuit dans la déchéance, dans la soumission à l’ordre des maîtres, liberté qui fuit l’angoisse vers la peur mondaine ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

LIBERTE, Nécessité, Angoisse, Création, KIERKEGAARD

 Il y a un “chemin de la liberté” déductible de la structure quaternaire de l’oeuvre : Objet – Sujet – Autre –  Chose, car l’œuvre suit toujours le même parcours. D’abord la liberté veut s'objectiver, elle cherche immédiatement à devenir réalité ; c’est pourquoi elle rencontre la nécessité. Mais le sujet découvre rapidement que la nécessité existante n'est pas la vraie. Elle est celle du monde fini, des contraintes, des déterminismes naturels et sociaux, des institutions. Cette nécessité paraît détruire la liberté. Elle se replie alors sur la subjectivité, contre cette objectivité, mais découvre sa propre finitude radicale : c'est le moment de l'angoisse, que Kierkegaard définit comme une liberté entravée par elle-même et non par une nécessité extérieure. Le sujet découvre alors que la vraie liberté ne vient pas de lui mais qu’elle apparaît dans l'Autre, et même davantage, dans l'Autre absolu. Il découvre aussi - vérité paradoxale - que l’Autre lui-même veut pour soi la finitude et demande à l’existant de l’assumer à son tour jusqu’au bout, jusqu’à l’oeuvre. La création implique nécessairement la finitude. C’est pourquoi le dernier moment est celui de la Chose que l’existant doit devenir, en répétant, à sa manière, la création. La liberté peut ainsi se réaliser, loin de toute subjectivité isolée, sans devoir s’opposer au monde.


Que la liberté soit cause de l’angoisse parce que d’abord elle voue le fini à la faute et au péché (Kierkegaard), certes librement commis, et parce qu’ensuite elle n’a de cesse qu’elle n’ait assumé cette faute et ne se soit posée elle-même comme liberté réelle, cela conduit à déployer, avec l’angoisse, un « chemin de la liberté », comme nous l’avons fait, avec le désespoir, pour le « chemin de la haine ». C’est toujours le même chemin, nécessaire, de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE