HISTOIRE, Sublimation, Maîtrise, Névrose

Le monde historique n’accomplit en aucun cas la vérité mais en ouvre seulement la possibilité, exposant ainsi l’individu à une liberté exigeante marquée par un travail de deuil et par des illusions d’accomplissement total. Loin de supprimer la violence, la modernité la déplace vers des formes psychologiques, certes valorisant l’amour mais exacerbant simultanément les affects de haine et d’envie. Cette situation engendre une dépression spécifique, portant non sur un objet perdu mais sur la valeur du sujet lui-même, en raison de l’écart entre l’idéal d’une sublimation achevée et la réalité d’une sublimation toujours partielle. Entre monde traditionnel et monde historique, il n’y a nul progrès et nulle décadence, car tous deux restent structurés par une sublimation inaccomplie. Les dérives modernes, notamment les totalitarismes, proviennent du fantasme illusoire d’un retour au passé. L’histoire ne réalise donc aucune maîtrise croissante, mais révèle au contraire l’existence d’une plénitude au-delà de la maîtrise, impliquant un rapport au réel irréductible. Même la critique nietzschéenne de l’idéal ascétique demeure prise dans l’illusion de la maîtrise, puisque la sublimation elle-même suppose une névrose irréductible, dont l’idéal de maîtrise constitue une expression.


L’idée, contre la « décadence », de faire appel à une morale de maître qui se défasse de tout « préjugé moral » est une illusion. Même sous la forme subtile que lui donne Nietzsche. Dans la Généalogie de la morale, il oppose l’idéal ascétique, dont le déploiement historique aurait conduit à la décadence, et un autre idéal, volonté de puissance affirmatrice, qui pourrait en sauver, en retrouvant le mode d’évaluation morale des sociétés traditionnelles. La sublimation suppose une névrose irréductible, et fait accéder à une maîtrise. Mais l’idéal de maîtrise correspond justement à l’idéal ascétique, essentiellement névrotique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

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