La pensée de Heidegger constitue une critique radicale de la philosophie comme savoir universel et, par conséquent, de toute idée de fin de l’histoire fondée sur l’institution d’un monde juste rationnellement déterminé. En substituant à la rationalité philosophique la relation à l’Être comme Autre absolu, Heidegger redéfinit l’existence humaine comme exposition à un appel qui est en même temps retrait. Le refus de cet appel n’est pas imputé à l’homme, mais à l’Être lui-même, qui ne se donne qu’en se retirant. Il en résulte une conception de l’histoire non comme progression vers la vérité, mais comme déploiement d’un oubli de l’être. Cette logique du refus structure toute l’histoire occidentale. - Dans l’Antiquité grecque, la philosophie naissante substitue à l’ouverture à l’être le règne de la raison, inaugurant l’oubli de ce qui donne à penser. Avec Platon, la philosophie se constitue comme métaphysique : on cherche la "raison" des choses (le pourquoi) plutôt que de s'ouvrir à l'acte pur par lequel l'Être se donne. - À l’époque chrétienne, malgré l’apparente introduction d’un absolu sous la figure de Dieu, le christianisme est interprété par Heidegger comme une continuation de la métaphysique et même une aggravation du nihilisme : la création y serait réduite à une simple fabrication technique - ce que conteste évidemment Juranville, très critique à l’encontre de Heidegger sur ce point. - La modernité radicaliserait ce mouvement en instituant la subjectivité comme principe : l'Être se refuse à nouveau dès lors que l'homme s'érige en Sujet souverain. La raison devient un système totalitaire qui cherche à tout dominer. Hegel représente l'apogée de ce mouvement en résorbant l'histoire vivante dans un système clos de savoir. - Dès lors plus rien n’arrête la subjectivité qui se déploie comme “volonté de volonté”, c’est-à-dire ne veut plus rien d'autre que son propre accroissement. L’époque contemporaine ou planétaire voit ainsi le triomphe de la technique, comprise comme déploiement du Gestell, une rationalité calculante qui réduit l’étant à une ressource disponible, accomplissant le nihilisme diagnostiqué par Nietzsche. - Cependant, Heidegger entrevoit une issue dans une époque ultime dite hespériale, où l’homme pourrait accomplir un saut hors du dispositif technique et s’ouvrir à l’Ereignis, événement par lequel l’être se donne comme tel. Cette ouverture permettrait l’instauration d’un nouveau mode d’habitation du monde, structuré par le Quadriparti (terre, ciel, mortels, divins), et l’attente d’un dieu nouveau. Mais pour Juranville, cette issue demeure insuffisante et pour le moins ambiguë : elle ne conduit ni à un Dieu personnel ni à une véritable rupture avec le paganisme, ni à l’institution d’un monde juste. Car finalement Heidegger en appelle à un “dieu nouveau”- qui serait suscité par le vérité de l’être - sans voir que cette indétermination même du dieu ouvre la voie à un retour du paganisme. La pensée de Heidegger reste ainsi en deçà de la vérité de l’histoire, telle que la philosophie doit la penser, et passe à côté de ses événements décisifs, notamment la centralité du judaïsme et la signification historique absolue de l’Holocauste.
HISTOIRE, Etre, Raison, Paganisme, HEIDEGGER
“Heidegger, pour parti qu’il soit de la philosophie, exclut tout savoir philosophique se posant comme tel. Et donc toute véritable fin de l’histoire, dans un monde juste rationnellement déterminé. Et même toute visée d’une telle fin et, par-là, toute révélation concrète d’un Dieu personnel appelant l’homme à rompre avec le paganisme. Tout cela au nom de la relation à l’Être comme Autre absolu, relation qui est existence (« Se tenir dans l’éclaircie [vérité] de l’être, c’est ce que j’appelle l’ex-sistence de l’homme », Q III, 90). Et, précisément, au nom de la finitude de cette existence (toujours d’abord « inauthentique »). Il exclut notamment que le refus à quoi se heurte l’appel (et l’accueil de cet appel) soit, comme pour Rosenzweig et pour nous, le fait purement et simplement de l’homme. C’est, pour lui, l’être comme Autre absolu qui, se destinant, se révélant, se refuse toujours en même temps. Et qui se refuse dans la philosophie elle-même.”
JURANVILLE, 2017, HUCM
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