Heidegger pense la raison comme exigence du jeu inauguré en Grèce avec la philosophie, jeu qui, selon Juranville, prolonge en réalité celui ouvert par la Révélation. Le principe de raison, formulé par Leibniz, n’est pas une loi neutre du savoir, mais un appel, un commandement : celui de rendre raison. Il anime toute la philosophie par un questionnement répété qui vise l’établissement d’un système rationnel. La philosophie classique, de Platon à Hegel, recherche une raison anticipatrice et intemporelle, ignorant le jeu essentiel et la finitude radicale. La vérité y est successivement pensée comme objet, puis comme sujet. Ce n’est que lorsque la philosophie en vient à reconnaître l’existence comme essentielle et la vérité comme Autre, notamment chez Heidegger, qu’elle reconnaît le jeu comme fondamental. La raison devient alors réponse à un appel plutôt que fondement anticipé. Heidegger oppose la raison du « pourquoi », instrumentale et représentative, à celle du « parce que », qui surgit dans le jeu même de l’existence. Kant et Hegel avaient interprété l’histoire comme progrès nécessaire vers la liberté et la reconnaissance universelle du savoir, chaque époque apparaissant comme une figure transitoire de cette réalisation. Mais l’on ne peut que rompre avec cette lecture téléologique dès lors qu’on affirme la finitude radicale de l’existence. L’histoire devient une succession d’époques interrompues par des catastrophes, que l’homme ne peut surmonter par lui-même. Heidegger reconnaît ces ruptures comme retrait de l’être, mais il disculpe l’homme, là où Juranville insiste sur la responsabilité humaine et la pulsion de mort. Heidegger annonce la fin de la philosophie et l’avènement d’une pensée “autre”, non philosophique, dans l’attente de l’Ereignis. Une nouvelle fois Juranville conteste : renoncer à la raison philosophique reviendrait à retomber dans le paganisme. La philosophie peut encore assumer la finitude radicale et le jeu, à condition de ne pas dissoudre la responsabilité du sujet.
RAISON, Histoire, Jeu, Philosophie, HEIDEGGER
“Mais la philosophie a-t-elle dit son dernier mot, comme le soutient Heidegger avec toute la pensée de l'existence, dont Wittgenstein? Et doit-on remettre l'assomption du retrait de l'être, du dérobement par l'être de son essence, de ce qui est pour nous refus opposé par l'existant à ce qui lui a été offert par la Révélation, à un mystérieux Ereignis ? Ce que nous avons désigné comme la deuxième pensée de l'existence (Rosenzweig, Benjamin, et surtout Levinas) ne souligne-t-elle pas que renoncer à la philosophie, à la raison philosophique, serait en rester au monde païen et à son Dieu obscur, avec lequel risque de se confondre l'Ereignis ? Nous avons essayé de montrer au livre I (et bien d'autres fois) qu'avec l'inconscient en plus de l'existence, avec l'inconscient comme essence de l'existence, la philosophie, la raison philosophique, peut assumer ledit retrait de l'être, ladite finitude radicale et que c'est ce vers quoi, par ses commandements, le Dieu révélé conduit les hommes… Le danger de l'affirmation brute du jeu, par Wittgenstein comme par Heidegger, danger dénoncé fortement par Levinas comme on l'a noté (« Le non interchangeable par excellence, le Je, l'unique se substitue aux autres. Rien n'est jeu. Ainsi se transcende l'être »), apparaîtra en pleine lumière.”
JURANVILLE, 2025, PHL
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