EXPERIENCE, Histoire, Savoir, Autre

La pensée de l’existence a reconnu l’histoire comme rupture radicale et événement venu de l’Autre absolu. Mais cette rupture ne peut être pleinement radicale que si elle débouche sur un savoir nouveau. Sans savoir, l’histoire ne peut devenir un fait vrai. C’est donc par l’expérience que l’existant doit accéder à ce savoir et donner à l’histoire toute sa portée. Or l’expérience ordinaire, reconnue socialement, reste enfermée dans une identité anticipative : elle accepte la différence sans affronter la finitude radicale ni la relation à l’Autre comme tel. Elle réduit l’objet et l’existant à de simples moyens et suppose un Autre absolu faux, mythique. C’est ce rapport négatif à l’histoire que Juranville appelle la sphère “mystique” de l’histoire (par analogie avec la sphère “métaphysique” de l’existence) dans laquelle baigne le monde social ordinaire - et c’est aussi ce qu’Adorno dénonçait comme articulation d’une objectivité oppressive et d’une subjectivité mythique. La pensée de l’existence oppose à cela une expérience dite vraie, où l’existant s’ouvre à l’Autre absolu et voit s’effondrer toute identité anticipative. Mais elle refuse que l’identité vraie puisse jamais être reconnue objectivement dans un monde social nouveau. Ce refus maintient en réalité le monde sacrificiel qu’elle prétend dépasser. Dès lors, on peut douter que l’expérience de l’Autre comme tel ait été réellement accomplie jusqu’au bout.


“Il y a certes, proclamée, au nom de l’existence, contre cette expérience ordinaire et ses variantes, une expérience vraie et essentielle. Une expérience où l’on se rapporte à l’Autre comme tel, et d’abord à l’Autre absolu, à l’absolu vrai (comme Autre), et où l’on fait donc l’épreuve de la finitude radicale, et de l’effondrement de toute identité anticipative, avec les évidences sociales qui l’accompagnent. Et une expérience où on a l’idée que l’identité vraie, d’abord en l’Autre, pourra, de cet Autre, venir à l’existant, et même être, par celui-ci, reconstituée peu à peu objectivement, dans son œuvre propre d’individu. Mais on commence par exclure – et cela caractérise la pensée de l’existence – que cette identité voulue vraie puisse être jamais reconnue objectivement, dans un monde social nouveau. Et l’on maintient donc en fait le monde social sacrificiel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

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