ELECTION, Grâce, Philosophie, Judaïsme

En tant que discours de l'élection, le discours philosophique pose - par grâce - le discours psychanalytique comme discours de la grâce, mais au-delà il dispense sa grâce à l'ensemble du monde social en posant l'histoire et la vérité de la révélation. De même que le monde chrétien a confirmé - par grâce - l'élection constitutive du peuple juif, avec la fondation de l'Etat d'Israël, après que celui-ci ait assumé jusqu'au bout son élection, jusqu'au sacrifice de l'holocauste. De même que le Christ - dont le propre est l'élection - a répété le don originel du Père - dont le propre est la grâce - par son propre Sacrifice (ou "grâce" de soi) et a donné aux hommes toutes les conditions pour recevoir à leur tour l'élection (et ainsi créer, par leur propre verbe, imitant le Verbe du Fils, qui lui-même répète en l'accomplissant la Création du Père).


"Et ce monde juste enfin ne pourrait jamais valoir universellement si l’élu par excellence, Dieu comme Fils, ne s’était pas par grâce, offert en victime pour dénoncer le sacrifice et en racheter les hommes – et si, de plus, le peuple juif n’avait pas assumé jusqu’au bout son élection, jusqu’à répéter lui-même le Sacrifice du Fils. Car le Fils est, en l’Autre absolu, comme le Père a en propre la grâce, celui qui a en propre l’élection et qui accomplira l’Œuvre du Père. Il est la Parole par quoi cet Autre appelle l’homme, par quoi il « s’est fait à l’homme donnable », par quoi il se communique à lui comme exigence de parole vraie, jusqu’à l’œuvre et au savoir. Et c’est en tant que cette Parole absolue que le Fils « viendra juger les vivants et les morts » – jugement sans lequel il n’y a pas d’œuvre. Mais le Fils ne pourrait pas accomplir l’Œuvre du Père, s’il n’avait pas, par l’Incarnation et la Passion, fait la grâce de lui-même, s’il ne s’était pas dé-posé comme Dieu, s’il n’avait pas ainsi remis chacun, dans le monde historique devenu monde chrétien, en position d’accueillir jusqu’au bout l’élection."
JURANVILLE, 2000, JEU

ELECTION, Paradoxe, Christ, Contemporain, KIERKEGAARD

Kierkegaard a souligné très fortement la vérité paradoxale du Christ venant remettre en cause l'objectivité ordinaire de ce monde, sa nature divine incarnée étant elle-même le suprême paradoxe ("l'Homme-Dieu est la paradoxe absolu" dit Kierkegaard). L'élection consiste alors, pour tout homme appelé à imiter le Christ, à soutenir soi-même le paradoxe, à s'affirmer comme individualité vraie dans un monde social qui n'en veut rien savoir, pour lui apporter justement un savoir et une objectivité nouvelle - "nouveauté" qui en son essence définit le monde "contemporain".


"Le Christ appelle tous les hommes à l'imiter, dans la mesure où ils le veulent, à assumer à leur tour l'élection - l'élection fait qu'on s'entend soi à s'affronter au paradoxe. L'élection fait de l'homme le contemporain du Christ, "vrai contemporain" que doit pouvoir être l'homme de la postérité et qu'est l'homme de foi. L'époque contemporaine est celle où les hommes sont en position historique d'accomplir l'acte, d'accepter et confirmer comme sujet social leur œuvre, à chacun, de sujet individuel."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Métonymie, Analyse, Sublime

La position d'élu qui est celle de l'analyste, au-delà du cas de Freud, doit être également supposée au patient. Ce dernier est appelé à faire un travail d'interprétation, jusqu'à dégager cette image d'élu qu'il pressentait en lui au premier jour de son engagement dans l'analyse. L'objectivité de ce travail et de son résultat passe par l'usage de la métonymie, selon Juranville, car au-delà de la métaphore faisant surgir la signification, c'est l'objet cette fois, et plus précisément la Chose que pose la métonymie, et avec elle l'essence comme le sublime de la Chose. Le sublime est la condition pour que l'élection soit reconnue, dans sa vérité, par celui qui n'avait de cesse premièrement de la rejeter.


"Du fait de l'élection dans laquelle s'accomplit la grâce alors dispensée, Freud, en affirmant l'inconscient, introduit donc une rupture qui va jusqu'au savoir. C'est sa position d'élu. Celle que Lacan lui reconnaît quand il parle de la « passion de Freud », de sa "démarche éthique", sa "soif de vérité" (surtout avec la 2è topique, où il rompt avec la science, l'altérité survient, avec le Surmoi (Autre faux) et la pulsion de mort). Mais la même élection doit être, par l'analyste, supposée (il la lui communique) au patient, qui doit pouvoir tenir à son tour le rôle de l'analyste, lequel est convié par là à un travail - travail d'interprétation."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ELECTION, Justice, Judaïsme, Philosophie, ROSENZWEIG

Il revient à la philosophie, en se référant aussi bien au christianisme qu'au judaïsme, de faire accepter respectivement la grâce et l'élection, et décisivement la grâce à travers l'élection. Celle-ci, rappelons-le, consiste à se vouloir responsable de la loi devant tous, comme en démocratie où le représentant tient du peuple lui-même (par l'élection au suffrage populaire) le droit de promulguer la loi pour le peuple (démocratie parlementaire et non démocratie directe). Or la vocation de la philosophie est bien d'instituer la justice dans l'histoire, au moyen du Droit ; sa responsabilité se situe dans l'affirmation du savoir, hors duquel aucune institution ne tiendrait. Cette tension entre christianisme et judaïsme a été remarquablement théorisée par Rosenzweig, mais il n'en tire pas la bonne conséquence, pour la philosophie, qui consiste à oeuvrer pour l'institution d'une société juste. Pour lui seul le peuple élu - le peuple juif - pourrait connaître cette société juste, à la fin de l'histoire, ou plutôt s'y serait depuis toujours installé, tandis que tous les autres peuples ne pourraient jamais que rester en chemin (même si la voie tracée par le christianisme est la bonne). Mais, à ce compte, comment ne pas accréditer une confusion fatale entre l'élection, qui consiste à reconstituer par soi-même - difficultueusement - la loi juste de l'Autre, et le simple privilège qu'aurait reçu injustement de le part de cet Autre tel peuple ou tel individu ? Comment parer dès lors - si aucun Etat juste n'est possible dans l'histoire - à la haine vengeresse et génocidaire visant le peuple élu, catastrophe que justement Rosenzweig n'aura pas su anticiper ?


"La philosophie doit donc faire accepter de tous, à travers la grâce (d’abord chrétienne), l’élection (d’abord juive). Elle doit accomplir son acte en relation fondamentale avec la dualité du judaïsme et du christianisme. C’est la perspective que Rosenzweig a sublimement tracée dans L’Étoile de la Rédemption. Sauf que, pour lui, aucune société juste ne pourra jamais être instituée. Alors que nous l’affirmons et que, pour nous, dans cette affirmation réside, au-delà de toute grâce et de toute élection, la foi, depuis toujours, de la philosophie. Que dit Rosenzweig ? Que, d’une part, le peuple juif qui, le premier, a rompu avec le paganisme et accueilli la révélation, se serait d’emblée établi à la fin – le judaïsme, en cela, serait la « vie éternelle ». Et que, d’autre part, les autres peuples, qui ont été appelés, par le Sacrifice du Christ, à entrer dans la voie qui mène à cette fin, n’y parviendraient pas comme tels, seuls les individus de ce monde y accédant – le christianisme, en cela, serait la « voie éternelle ». Nous affirmons au contraire que la grâce dispensée par le Sacrifice du Christ, pour fausse qu’elle soit devenue et qu’elle devienne toujours à nouveau, permettra à la philosophie de conduire tous les hommes jusqu’à la société juste."
JURANVILLE, 2010, ICFH

ELECTION, Judaïsme, Christianisme, Grâce, LEVINAS

L'élection dont se réclame le peuple juif ne signifie pas une quelconque préférence de la part du divin, simplement que l'appel de ce dernier a été entendu seulement par les Hébreux (alors que tous les peuples de la terre étaient présents lors de la révélation au Sinaï, selon le Talmud). Si en soi l'élection est universelle, pour autant elle n'est pas égale, car elle repose à chaque fois sur une singularité qui, en assumant la responsabilité de la loi, la reconstitue dans son universalité. Cette difficulté à recevoir l'appel de l'Autre et son message d'universalité, que porte l'élection, s'explique par la finitude même de l'existant. Seule la grâce chrétienne, il faut le souligner, rend acceptable sinon assumable l'élection ; car si le sacrifice (et le pardon) du Christ n'élimine ni la finitude ni le péché des hommes, du moins les rend-il indéniables. Bien plus la grâce se fausserait si elle n'intégrait pas le principe de l'élection, puisqu'elle-même ne peut s'accomplir qu'à travers l'élection.


"Lévinas dit tout ce qu'il faut dire de l'élection et de son universalité en soi : « C'est l'apanage de la conscience morale elle-même. Elle se sait au centre du monde et pour elle le monde n'est pas homogène : car je suis toujours seul à pouvoir répondre à l'appel [hétéronomie appelant à l'autonomie], je suis irremplaçable pour assumer les responsabilités [sur fond de cette autonomie, singularité qui reconstitue l'universel]. L'élection est un sur-plus d'obligations pour lequel se profère le “je” de la conscience morale »... Mais cette universalité en soi de l'élection (universalité parce qu'elle est proposée à tous les hommes et universalité de ce qu'elle leur propose quand elle est accueillie par certains) se heurte d'abord au rejet par la plupart, voire par tous. Cela parce qu'elle entraîne l'existant dans une épreuve douloureuse, dans la confrontation avec sa finitude qu'il lui faut assumer. Et seule la grâce chrétienne rend acceptable par tous les hommes, sinon leur fait accepter, l'élection et son universalité."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Judaïsme, Philosophie, Amour, ROSENZWEIG

Celui qui, en accueillant la Révélation, s'engage dans l'élection afin de porter hautement cette Parole, subira l'exclusion et le rejet, allant jusqu'à la haine mortelle des autres hommes. Rien que de très logique, puisque son message consiste à remettre en cause l'ordre social englobant, intolérant à l'égard de l'individualité, qui est celui du monde païen. On comprend qu'un individu seul n'aurait pu y survivre, c'est pourquoi l'élection fut portée par tout un peuple - exclu de ce fait -, le peuple juif. L'élection permet donc d'accueillir la Révélation, et d'en faire passer la vérité dans le savoir philosophique, dont la possibilité même dépend d'une telle Révélation. Pour Rosenzweig cette vérité est celle de l'amour divin se manifestant dans le ternaire Création-Révélation-Rédemption.


"Ce peuple qui s'engage dans l'élection est, entraîné par Moïse, le peuple juif. Le judaïsme, religion de ce peuple, a pour nous comme contenu, avec l'élection et la Révélation qu'elle permet d'accueillir, la loi issue des commandements de l'Autre divin qui se révèle. Avant tout, pour Rosenzweig, du commandement de l'amour (« Aime-moi! »). Commandement paradoxal – mais dont le paradoxe se résout si l'on considère, d'une part, que le commandement vient de celui qui aime, en l'occurrence, l'« amant divin » ; et, d'autre part, qu'il provoque, en celui auquel il est adressé, et qui est aimé, une mutation, ce dernier se mettant à aimer à son tour. Le peuple juif, accueillant ainsi la Révélation, s'installe de ce fait à l'avance dans la Rédemption. « Vie éternelle», dit Rosenzweig du judaïsme."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Homme, Autre, Grâce, LEVINAS

S'en remettre - et s'en tenir - à l'altérité de Dieu ou de l'Etre, ce qui relève de la grâce, comme le fait la première pensée de l'existence, s'avère philosophiquement insuffisant voire ruineux. Or réaffirmer le savoir, singulièrement le savoir de l'histoire, certes au nom de l'Autre absolu mais aussi au nom de l'autre homme, et dans la relation avec celui-ci, relève de l'élection - ce qu'assume la seconde pensée de l'existence. Car il s'agit pour l'existant non seulement de dépasser son refus de l’existence mais de poser l'autonomie comme telle, et d’y accéder réellement dans la responsabilité - soit répondre personnellement de la loi de l'Autre.


"Cette élection, primordialement thématisée par le judaïsme, est évoquée en passant, comme élection propre au peuple juif, par Rosenzweig. Elle est sublimement dégagée dans sa portée universelle par Lévinas. Elle caractériserait toute conscience morale (« Il n’existe pas de conscience morale qui ne soit pas conscience de l’élection »). Par elle cette conscience se rapporterait, contre tout entraînement sacrificiel, à l’autre homme comme Autre vrai (« Élection qui n’est pas faite de privilèges, mais de responsabilités. Chacun, comme je, est à part de tous les autres auxquels le devoir moral est dû ».)"
JURANVILLE, 2010, ICFH

GRACE, Election, Oeuvre, Autonomie

La grâce permet l'ouverture du fini à l'existence et à sa propre créativité, mais elle ne suffit pas à le faire accéder à l'objectivité de l'oeuvre. Il faut pour cela porter soi-même la possibilité de la grâce, devenir à son tour l'Autre pour l'Autre, et ce n'est objectivement le cas que par l'oeuvre achevée et la transmission d'un savoir vrai. Dans l'autonomie ainsi conquise, la singularité de l'élection s'ajoute à l'altérité de la grâce.


"La grâce, qui vient de l’Autre et se communique au sujet comme à son Autre, la grâce, qui est autonomie et altérité, ouverture absolument libre à son Autre, ne suffit pas. Car le fini qui la reçoit, ou bien la voit comme conduisant à une objectivité absolue reconnue, mais c’est alors une objectivité absolue illusoire, et l’Autre comme tel est rejeté, ou bien la pose comme ouverture pure à l’Autre, et ouverture qui n’est effective que dans l’œuvre, dans l’œuvre vraie, mais sans que cette œuvre puisse être reconnue dans un savoir lui-même vrai. Il faut donc que, dans la grâce qui est, pour lui, la condition première de la création, le fini entende et accueille une autre condition."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Grâce, Oeuvre, Philosophie

L'élection vise la réalisation de l'oeuvre dans son objectivité, principalement l'oeuvre de la philosophie puisque c'est ce discours qui pose explicitement une telle objectivité, dans le savoir. Mais l'élection ne s'accomplit jamais sans la grâce, puisqu'elle ne fait que répondre à cette ouverture, à cet appel de l'Autre. Dans le cas du discours philosophique l'appel est adressé au sujet social, et pour lui ce discours doit devenir aussi bien discours de l'élection ; là où le discours psychanalytique apparaît seulement comme discours de la grâce, qui certes fait entrer le sujet dans l'éthique, mais non dans la dimension politique et historique de l'oeuvre. Discours de l'élection par excellence, le discours philosophique est en même celui qui communique la grâce - l'égalité - pour que chacun puisse entrer, à terme, s'il le veut, dans l'élection - inégalitaire par principe. A défaut l'élection serait inentendable, pure usurpation, et l'oeuvre demeurerait lettre morte.


"Il n’y a pas d’appel essentiel qui ne se fasse dans la grâce, dans l’élément de la grâce, et l’élection est la réponse attendue à cet appel (comme, dans les élections politiques, est élu celui qui sait répondre à l’appel du peuple, de ceux qui élisent). Le sujet s’engage alors à se faire sujet de l’œuvre à faire, jusqu’à incarner pour tous, par l’œuvre faite, l’Autre. Ce qui caractérise, pour le fini, la position subjective du masculin. Non pas appeler à l’œuvre, comme le féminin, mais répondre à cet appel. Historiquement, c’est, parmi les peuples, la position du peuple juif. Théologiquement, celle de Dieu comme Fils."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Ethique, Judaïsme, Christianisme

L'accueil de l'élection, au plan de l'histoire, a été effectué par le peuple Hébreu devenu juif, quand il s'est approprié les commandements donnés par l'Autre divin dans la révélation du Sinaï. Il a fallu pour cela en payer le prix, subir le rejet sacrificiel des autres peuples et connaître l'exil de sa propre terre. Il est notable que le savoir essentiel, impliqué par l'élection, est prioritairement un savoir éthique, précédant toute métaphysique, et qu'il sera transféré comme tel à la philosophie. Reste que l'élection juive n'est universalisable que par la grâce issue du christianisme, et que le savoir éthique du judaïsme sera incorporé au savoir théologique du christianisme.


"« La moralité a une portée indépendante et préliminaire. La philosophie première est une éthique » note Levinas. Mais l'élection, avec le savoir qu'elle amène à reconstituer, pour universelle qu'elle soit en elle-même, n'est universalisée qu'en la grâce que le christianisme a dégagée comme originelle. Et le savoir éthique issu du judaïsme apparaît alors comme se fondant dans le savoir théologique du christianisme."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Démocratie, Judaïsme, Existence

Le monde contemporain repose sur l’idée que la vérité ne vient pas de l’homme lui-même, mais de l’Autre (Dieu, autrui, peuple) dont il est et se veut l'élu. C’est la logique que partagent à la fois la pensée chrétienne de l’existence et la pensée messianique issue du judaïsme. Cette même structure se manifeste dans la démocratie représentative et parlementaire, où les gouvernants cherchent, à travers le vote du peuple, la confirmation d’être les « élus » de l’Autre.


"Le monde contemporain, fondé comme il l'est sur l'affirmation de l'existence, se donne en effet par ceci que, pour lui, la vérité surgit d'abord en l'Autre (suprêmement l'Autre divin, de là l'Autre humain et, socialement, dans le peuple) et qu'elle ne peut venir à l'homme que dans la mesure où il est et se veut l'élu de cette Autre. C'est ce qu'avancent tant la première pensée de l'existence, liée au christianisme, que la deuxième pensée de l'existence ou pensée messianique, liée au judaïsme."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ELECTION, Destin, Grâce, Don

Le destin, vérité de la singularité, est l’instrument de l’élection comme le don, vérité de l'altérité, est l'instrument de la grâce. Le destinataire de l'élection héritera de l'histoire (totalité des oeuvres), au futur (ce sera à toi), quand le donataire de la grâce reçoit l'oeuvre individuelle, au présent (ceci est à toi). Le destin est inégalitaire, puisqu'il s'agit de s'effacer devant l'Autre, tandis que le don est égalitaire, comme partage avec l'Autre.


"De même que le don, comme vérité de l’altérité, confirme objectivement que l’altérité est voulue dans l’autonomie, de même le destin, comme vérité de la singularité, confirme objectivement que la singularité, en tant qu’incarnation et position, par le sujet, de la loi, est voulue dans l’autonomie."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Finitude, Autonomie, Singularité

L'autonomie offerte par la grâce de l'Autre nécessite d'être confirmée, posée comme telle face au rejet que principalement l'existant lui oppose, par finitude radicale : c'est l'élection qui seule permet d'accomplir cette finitude, cette fois comme essentielle, quand la grâce ne fait qu'en prendre acte (c'est elle aussi qui permet à l'existant de rendre grâce à l'Autre). Avec l'élection l'existant pose l'autonomie avec la singularité (où l'on s'engage, soi, à poser la loi juste) et pas seulement avec l'altérité (où l'on reconnait simplement l'Autre comme lieu de la loi). On comprend que si l'élection, tout comme la grâce, est communiquée à tous, elle n'est reçue que par quelques uns, toujours en raison de la finitude : « il y aura beaucoup d’appelés, et peu d’élus » est-il écrit. Tout comme la grâce, elle est communiquée par celui qui a accepté de la recevoir, car, ayant produit l'oeuvre (c'était son but) elle se fausserait de ne pas se tourner - par grâce - vers l'Autre.


"Le fini refusait implicitement la vraie grâce ; il refuse explicitement la vraie élection, et la rupture qu’elle exige. Si elle se communique, c’est finalement pour autant qu’elle reconnaît qu’elle a elle-même besoin de la grâce, pour autant que l’œuvre une fois accomplie se tourne par grâce vers son Autre et en espère la grâce en retour. Tel est le mouvement qu’effectue le discours philosophique, mais aussi, décisifs pour l’histoire que veut ce discours, le peuple juif et, éminemment, Dieu comme Fils."
JURANVILLE, 2000, JEU

ELECTION, Sainteté, Judaïsme, Ethique, LEVINAS

La sainteté, au-delà du sacré en général qui caractérise toute religion, est l'exigence portée en propre par le judaïsme. C'est le sacré élevée à sa vérité par l'éthique : "le souci de l’autre l’emportant sur le souci de soi, c’est cela que j’appelle sainteté" dit Levinas. Or le judaïsme est bien la religion de l'élection, de la responsabilité devant l'autre, communiquée par l'Autre absolu à tous les hommes, mais reçue par peu d'entre eux.


"Le judaïsme par excellence incarne, pour Levinas et pour nous, cette exigence de sainteté. Et cela parce qu’il est porté par l’élection qui en est précisément pour nous l’essence. Il dit, comme nous le faisons après lui, que venant de l’Autre elle est dispensée à tous. Il ne dit pas, comme nous le faisons au nom de la Finitude (pulsion de mort) que primordialement rejetée par tous, elle est ensuite acceptée seulement par certains (Moïse et, après lui comme guide, le peuple hébreu) et par certains qui sont alors rejetés par les autres."
JURANVILLE, UJC, 2021

EGLISE, Liberté, Christ, Paganisme, HEGEL

Le monde médiéval se désagrège sous le poids de sa propre contradiction : l’écart entre l’enseignement du Christ et la vie réelle de l’Église. Le message du Christ repose sur la liberté individuelle, seulement authentique si elle repose sur la "conscience du péché" (Kierkegaard) et sur l’amour du prochain. C'est le coeur du message délivré par le Sermon sur la Montagne, lequel ne se contente pas de reprendre la Loi (« tu ne tueras point ») mais valorise aussi l’aumône, la prière et le jeûne dans le secret du cœur. Mais l’Église, en reproduisant la violence et la barbarie — notamment à travers les croisades —, trahit l'enseignement du Christ ; elle retourne, comme le dénonce Hegel, "le principe de la liberté chrétienne en une illégitime et immorale servitude des âmes". Quant aux ordres monastiques et chevaleresques (dondés au 13è siècle), ils prônent certes la plus haute vertu, mais renoncent à changer le monde commun. Le vrai changement passera, à la fin du Moyen Âge, par une rupture avec l'Eglise, celle de la Réforme voulue par le moine Luther, lequel en appelle à un monde nouveau "où l'homme se détermine par lui-même à être libre" (Hegel).


"L'enseignement du Christ se caractérise par la liberté en tant qu'elle est reconnue à chacun comme individu. Liberté qui n'est réelle qui si elle passe par la "porte étroite", comme le dit saint Mathieu ; par la porte étroite de la "conscience du péché", prolonge Kierkegaard. Liberté qui n'est réelle que si elle est attentive à la liberté de l'autre homme, que si elle est "amour du prochain" - ce que développe lumineusement le célèbre Sermon sur la Montagne... Mais les excès et comportements barbares sont sans cesse reproduits pour ou dans ou par l'Eglise. C'est pour nous la repaganisation de l'Eglise."
JURANVILLE, LCEDL, 2015

EGLISE, Evangélisation, Universel, Paganisme

L’ordre sacrificiel résiste à l’évangélisation par laquelle l’Église diffuse l’universel vrai, comme l’empire romain avait autrefois étendu l’universel de l’État par la romanisation. À la persécution du pouvoir, qui cherche à éliminer tout extérieur au système sacrificiel, répond la figure du martyr, témoin de la foi et de la vérité qu’il incarne. Peu à peu, Rome s’efface comme puissance militaire pour devenir le centre spirituel d’un nouvel universel, celui de l’Église, acceptant symboliquement la position de « déchet » au profit de cette vérité nouvelle. Mais cette grâce universelle se fausse inévitablement : d’une part en laissant subsister les formes de l’ordre traditionnel, d’autre part dans certaines déviations internes — exaltations ascétiques ou monastiques — que Hegel opposera à la vérité luthérienne de la foi intérieure et de la liberté spirituelle.


"De même que l'universel de l'Etat s'étendait par la romanisation, c'est-à-dire par le souci républicain du bien public, de même l'universel posé comme tel de l'Eglise s'étend par l'évangélisation. Rome s'est effacée comme centre de puissance militaire et matérielle pour devenir un centre de puissance spirituelle. De ce qu'elle a accepté de quelque manière la position de déchet devant ces tribus dans lesquelles elle fait advenir une vérité nouvelle. Mais cette évangélisation, si elle est possible et réelle par la grâce, l'est aussi et surtout parce que la grâce se fausse et laisse alors subsister l'ordre traditionnel."
JURANVILLE, LCEDL, 2015

EGLISE, Catholicisme, Universel, Homme

S’élevant contre l’État romain retombé dans le paganisme qu’il prétendait dépasser, l’Église se veut universelle en tant qu’elle est instituée par l’Autre divin et qu’elle affirme le péché de l’homme — péché qui n’est rien d’autre que le paganisme, c’est-à-dire le refus de la finitude et la prétention à occuper la place de Dieu. Son message consiste donc à assumer la finitude humaine pour réaliser la justice véritable (dans l’attente de la « Cité de Dieu » selon Augustin) et à restaurer la place de l’individu, niée dans le paganisme. L’Église se veut catholique, apostolique et romaine : – catholique, comme universelle, celle de Jean, apôtre de l’élection et du messianisme ; – apostolique, comme missionnaire, celle de Paul, apôtre de la grâce, diffusant l’universalité du salut aux païens ; – romaine, enfin, parce qu’elle s’appuie sur l’universel déjà institué de l’Empire romain — universel devenu formel et faux — et qu’elle se fonde sur Pierre, figure de la foi et de son affirmation dans la célèbre profession de foi. En bref, l’Église réalise l’institution du salut dans l’histoire, chaque homme y prenant part au moyen des sacrements.


"L'institution de l'Eglise, par quoi se manifeste le savoir théologique du réalisme, s'effectue contre ce qu'est devenu l'Etat, qui prétendait s'élever contre l'ordre traditionnel païen et qui s'est fait reprendre par lui. En tant qu'elle est instituée par l'Autre divin, par le Christ, du seul fait de l'affirmation du péché et en tant qu'elle est, par là même, idéale et éternelle, l'Eglise indique à l'Etat ce qui doit être sa fin à lui : non plus rejeter tout paganisme - ce rejet est une illusion, le paganisme est le péché de l'homme - mais l'assumer pour le bien [universel vrai et justice] et pour autant que place peut être alors laissée à l'individu. Pour Augustin la cité de Dieu aurait été "prophétisée et préfigurée" par l'Etat des Hébreux, mais elle devrait "se bâtir à partir de tous les peuples réunis". Or l'institution de l'Eglise est celle définitivement de l'Eglise catholique, apostolique et romaine."
JURANVILLE, LCEDL, 2015