Quine est lu par Juranville comme un penseur du schème conceptuel, et, à ce titre, comme un penseur indirect de l’existence : il s’agit d’une appropriation stratégique qui prépare une critique plus profonde du langage, du sens et de la vérité. Pour Quine, le concept n’est jamais une simple abstraction tirée de l’expérience, mais un schème conceptuel a priori imposé à ce qui apparaît dans l’expérience — ce que Juranville traduit comme une loi de l’Autre à laquelle l’existant est toujours déjà soumis. Quine part ainsi d’une secondarité de l’expérience, commune à toute pensée qui affirme l’existence.À partir de ce point de départ, Quine va pourtant radicaliser le projet d’un langage logique pour la science (Frege, Russell) et, plus paradoxalement encore, radicaliser l’empirisme lui-même. Il met en lumière le rôle du schème conceptuel dans deux domaines : celui des langues et de la traduction, et celui des théories scientifiques et de leur rapport à l’expérience. D’où ses deux thèses majeures : l’indétermination de la traduction radicale, selon laquelle chaque langue forme un système clos régi par son propre schème conceptuel, rendant impossible tout point de vue neutre ; et la sous-détermination de la théorie par l’expérience, qui récuse l’idée d’un progrès nécessaire de la science vers une vérité unique. Juranville montre que ces thèses rejoignent, sous certains aspects, la pensée de l’existence, en ce qu’elles excluent tout finalisme du vrai et n’admettent que des vérités situées, internes à des schèmes théoriques. Si l’expérience joue chez Quine un rôle décisif dans l’apprentissage du langage et dans la traduction — notamment à travers les phrases liées à des stimulations non verbales — elle ne permet cependant jamais de déterminer les catégories elles-mêmes. Elle ne garantit donc aucune traduction exacte. La traduction radicale ne progresse qu’à l’aide d’hypothèses analytiques, issues de la tradition ou de l’ingéniosité du linguiste, mais toujours susceptibles d’être des projections de notre propre schème conceptuel ou de pures inventions. Il n’y a ainsi aucune garantie ultime, seulement une indétermination irréductible.Quine semble alors s’éloigner de l’empirisme classique. Reste à comprendre comment, en tant que penseur analytique, il en vient précisément à rejoindre l’empirisme, et même à le radicaliser.
CONCEPT, Expérience, Langage, Existence, QUINE
EVENEMENT, Histoire, Existence, Dialectique
“Contradiction entre, d’une part, le réel imprévisible, sans lequel il ne peut y avoir d’événement essentiel – réel imprévisible auquel s’attache la pensée de l’existence. Et, d’autre part, le sens, sans l’objectivité duquel il ne peut y avoir d’événement essentiel qu’abstrait et illusoire – sens objectif que rejette cette pensée, et qui ne peut être affirmé qu’avec l’inconscient. Nous montrerons, en suivant le mouvement par lequel se résout cette contradiction, qu’il y a une dialectique de l’histoire, et exactement des rapports à l’histoire ou « sphères de l’histoire », de même qu’il y a une dialectique de l’existence, et exactement des rapports à l’existence ou « sphères de l’existence ». Nous préciserons que, si le sens de l’événement est en fait toujours d’abord faussé quand on veut le poser objectivement, le propre de la dialectique de l’histoire est de tenir compte ensuite de cette falsification et d’y passer outre. Et nous soutiendrons que, si Kierkegaard lui-même, qui a parlé de « sphères de l’existence », ne parle pas de « sphères de l’histoire », la critique qu’il fait de la conception hégélienne de l’histoire, et notamment son affirmation, contre Hegel, du Sacrifice du Christ comme événement absolu, prend place dans une telle dialectique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
EVENEMENT, Existence, Essence, Histoire, ROSENZWEIG, HEIDEGGER
“Le mouvement, qui concerne l’événement en général, vaut éminemment pour l’histoire universelle : à l’événement primordial qui vient de l’Autre absolu doit répondre finalement, pour toute pensée qui affirme l’existence, l’événement social et politique que vise la philosophie. Mais, d’autre part, l’événement ainsi proclamé essentiel reste d’abord abstrait, parce que la pensée qui affirme l’existence exclut d’abord tout savoir de l’existence, et donc toute détermination objective de l’essentialité nouvelle propre à l’événement, mais aussi du sens de l’événement, et du non-sens que cet événement fait apparaître et contre lequel il s’élève. De sorte que rien de précis et de concret ne peut être dit légitimement ni de l’événement initial de l’histoire, foncièrement religieux, ni de son événement terminal, foncièrement politique – lequel peut prêter alors à toutes les illusions.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
CHRIST, Sacrifice, Finitude, Evénement
“Poursuivons par l’événement initial qui intervient contre le système sacrificiel : c’est le Sacrifice du Christ. Si le Christ intervient contre le système sacrificiel, c’est d’abord par l’Incarnation. Incarnation par laquelle le Fils absolu, s’incarnant dans le Christ, se faisant homme (c’est le paradoxe si puissamment dégagé par Kierkegaard), s’engage à revouloir comme bonne la finitude radicale de l’humain – en général, mais aussi là même où elle a entraîné ce dernier dans le système sacrificiel et le paganisme. Incarnation par laquelle l’Autre absolu se montre comme n’étant pas l’idole, mais l’Autre absolu vrai, pour lequel l’existant est son Autre.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Catastrophe, Science, Histoire, MARX, HEGEL
Deuxième possibilité : l’existant idéalise l’événement, au sens où, comme chez Hegel, il est censé manifester l’Esprit dans l’histoire. Et en effet Hegel semble accueillir l’événement comme rupture porteuse de sens. Il insiste sur le caractère non continu du passage d’une époque historique à une autre, sur l’arrachement par lequel l’Esprit se transforme. Cependant, cette rupture reste interne à un même principe : c’est toujours le même Esprit du monde qui se défait d’une figure pour en adopter une autre ; l’Autre n’est jamais véritablement Autre ; l’événement n’est jamais imprévisible ; la logique même des faits disparait sous le fait de la logique. Juranville nomme cette logique la sphère mystique de l’histoire, reprenant en cela les termes de Marx critiquant l’hégélianisme sous le nom de « mysticisme logique ». Adorno en tirera la conséquence ultime : un Esprit qui ne reconnaît aucun Autre ne peut apparaître aux hommes existants que comme catastrophe permanente. Si l’on examine Marx maintenant, à première vue celui-ci semble enfin accueillir l’événement véritable, en proclamant la Révolution comme rupture radicale. Il part de l’existence réelle, non de l’Idée. Mais cette promesse se renverse : en voulant montrer la Révolution comme événement objectivement reconnaissable et fondateur d’un monde juste, Marx retombe dans la même structure que Hegel. La dialectique ne fait que déployer ou restaurer une identité originaire. L’ouverture à l’Autre, à l’imprévisible, disparaît. Dès lors, la Révolution, privée de véritable altérité, ne peut que se transformer en catastrophe : retour à une communauté sacrificielle ; effacement de l’existant singulier ; accomplissement mélancolique et mystique d’un sens fermé. Ce qui devait être l’événement par excellence devient ainsi la négation même de l’événement.
“Marx, avons-nous dit, suppose l’existence, et tout ce qui en découle, il la suppose éminemment quand il proclame la Révolution, qui apparaît chez lui comme rupture, l’événement par excellence. Il semble donc bien, lui enfin, accueillir l’événement dans son réel pur et existant. Marx néanmoins, parce qu’il veut montrer cet événement terminal qu’est la Révolution comme reconnu objectivement et comme faisant monde social (le monde juste), retombe en fait dans ce que Hegel avait dénoncé comme mystique. Il prétend remettre sur pieds la dialectique qui, chez Hegel, marchait sur la tête, partir du réel véritable, et non plus de l’Idée. Il garde en fait le même mouvement, qu’il dit « nécessaire » et même « fatal », la même dialectique où l’identité initiale ne fait que se déployer. Et il perd le réel véritable, existant, celui qui est ouvert à l’Autre et à ce qui, imprévisiblement, peut en venir. C’est ainsi qu’il présente l’expropriation, par la révolution, des capitalistes comme répétition de l’expropriation, par les capitalistes, des travailleurs indépendants, négation de la négation, rétablissement nécessaire et naturel de ce qui était à l’origine, de la « propriété individuelle » du travailleur. Mais la révolution ne se transforme-t-elle pas alors inéluctablement – psychotiquement, mélancoliquement, mystiquement – en catastrophe, celle d’un retour à la communauté sacrificielle traditionnelle ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Autre, Rupture, Histoire
“Ce qu’on appelle événement est ainsi fondamentalement, pour l’existant, ce qui, venant de l’Autre et, avant tout, de l’Autre absolu, vient vers lui en tant qu’il aura à devenir l’Autre de cet Autre et à reconstituer le sens de l’événement : cela, c’est l’usage d’aujourd’hui, l’événement comme ce qui se produit et qui a de l’importance pour nous. Mais ce qu’on appelle événement est aussi, pour l’existant, ce qu’en tant qu’Autre, il produit en réponse à l’événement initial et dirige à son tour vers les Autres : cela, c’est l’usage ancien, l’événement comme débouché ultime. D’un côté, l’événement qui est la rupture et, de l’autre, l’événement par quoi, répondant à l’événement initial, l’existant reconstitue le sens de cet événement, le savoir introduit par cette rupture. C’est ainsi, toujours se dédoublant, que l’événement fait histoire, déploie l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Acte, Altérité, Autonomie
“Acte qui est accompli par l’Autre absolu dans l’événement primordial quel qu’il soit (Création, Révélation – juive ou chrétienne ou autre) et que l’existant doit à son tour accomplir dans l’événement terminal. Pour nous, comme c’était, dans l’histoire originelle du peuple juif, la répétition de la loi (Deutéronome), c’est, dans l’histoire universelle, l’affirmation par Freud de l’inconscient. Laquelle annonce ces actes politiques décisifs que sont l’acte du peuple juif fondant l’État d’Israël et l’acte du monde chrétien proclamant la reconnaissance internationale de cet État.”
JURANVILLE, 2017, HUCM
JUGEMENT DERNIER, Fin de l’histoire, Oeuvre, Catastrophe
“Mais la catastrophe n'empêche nullement, en fait, le progrès effectif dans l'histoire. Déjà pour Hegel qui s'en tient à l'évidence de la téléologie et ignore la finitude radicale tendant à nier tout mouvement vers le meilleur et conduisant au contraire vers le pire : les ruines qu'amoncelle l'histoire et dont il souligne combien on peut les aborder mélancoliquement sont pour lui les conséquences nécessaires du progrès; il fallait que disparussent certaines civilisations, même très brillantes, même riches en germes pour l'avenir, comme la Grèce ou Rome, pour le progrès de la « raison dans l'histoire », en l'occurrence pour celui de la conscience de la liberté lié à la venue du christianisme. Mais à nos yeux non plus, nous qui affirmons la finitude de l'existant, la catastrophe dans l'histoire n'empêche nullement le progrès, comme nous l'avons souligné dans “Les cinq époques de l'histoire”, où le passage d'une époque à la suivante est marqué par l'embrasement d'une terreur. Terreur éprouvée d'être pris dans le paganisme - elle caractérise la fin de l'Antiquité, l'effondrement de l'Empire romain et l'avènement du christianisme. Terreur éprouvée de n'avoir toujours pas renoncé au paganisme alors qu'on l'eût dû - c'est la « terreur de l'an mil », celle en général de la fin du Moyen-Age, avec la Renaissance, la Réforme, etc. Terreur exercée contre qui ne veut pas renoncer au paganisme - celle de la fin des Temps modernes, lors de la Révolution française. Terreur exercée contre qui appelle à renoncer au paganisme - elle est, présente dans tous les systèmes totalitaires, celle, suprêmement, de l'Holocauste. Ces terreurs conduisent chaque fois à des catastrophes qui mettent à bas toute téléologie. Et pourtant à chaque fois, de l'absolument extérieur, de l'Autre divin, de ses interventions imprévisibles, le mouvement recommence qui va vers la fin positive (c'est, après l'Holocauste, la fondation de l'État d'Israël par le peuple juif et la reconnaissance internationale assurée à cet État par le monde historico-chrétien).”
JURANVILLE, 2025, PHL
JUGEMENT, Condamnation, Haine, Jugement dernier
“Le jugement ordinaire qui condamne conduit donc inévitablement à une violence collective sur la victime offerte en sacrifice à l'idole et « part maudite » de la communauté, comme le dit Bataille. À une violence sacrificielle. Où la haine se dissimule sous une apparence d'amour. Haine de fond et apparence d'amour que Nietzsche attribue au judaïsme et au christianisme : « Cet amour [chrétien) est sorti de la haine (juive]. Il en est la couronne.» À tort selon nous, même s'il peut y avoir de cela dans certains cas pathologiques (et régressivement païens). Car ce que certains ont appelé la « haine juive » est simplement la dénonciation, par le Dieu de l'amour en sa Révélation, du faux amour, dirigé vers l'idole, et de la haine primordiale qu'il dissimule et qui est l'élément dans lequel baigne le système sacrificiel. Nulle haine de la vie, tant dans le judaïsme qui ignore toute morale ascétique, que dans le christianisme qui a su montrer la haine, la pulsion de mort présente dans la sexualité, mais sans pour autant proclamer une morale ascétique et en appelant bien plutôt à assumer heureusement cette présence qui est la trace indélébile de l'humain.”
JURANVILLE, 2025, PHL
JUGEMENT, Autonomie, Concept, Justice
“Le jugement aura finalement à se prononcer sur toutes les œuvres de l'homme. Et suprêmement sur celle qu'il avait été appelé par la Révélation à produire en rupture avec le monde sacrificiel du paganisme : l'institution d'un monde objectivement, rationnellement juste, sans plus rien de sacrificiel et où chacun puisse devenir individu. Institution qui confirmerait l’OEuvre de la Création. Ce sera le Jugement dernier. Certes le concept employé par l'existant dans le jugement (beau ou laid, bon ou mauvais, vrai ou faux, etc.) l'est toujours d'abord à tort. Pour condamner. Par haine. Pour fuir le vrai Bien. Par exemple quand on « reproche à Dieu d'avoir si mal fait les choses », comme cela a été évoqué par Lacan traitant de la formation du Surmoi. Comme si les choses étaient mal faites ! Alors qu'il suffit simplement, sans pouvoir effacer le mal, de « payer le prix », d'entrer dans sa liberté réelle et de les tourner éthiquement et politiquement vers le bien. Déjà saint Augustin avait dit que, pour Dieu, « c'était une meilleure marque de puissance et de bonté de faire le bien à partir du mal que de ne pas permettre qu'existât le mal » - bonté de Dieu parce que c'était offrir au hommes la possibilité de participer, par les œuvres dans lesquelles, s'arrachant à leur péché, à leur prise dans la finitude, ils s'engagent par liberté, à l'Œuvre divine. Reste que, face aux jugements ordinaires de l'existant, la formule du Sermon sur la Montagne est bien connue : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu, 7, 1). Et qu'elle est rejointe, selon nous, par l'exigence, lors du travail de libre parole qui caractérise la cure psychanalytique, de laisser se dire ce qui vient sans le juger. Acceptation fondamentale, allant vers l'assomption, de la finitude inhérente à l'humain. Mais ce n'est pas parce que les jugements humains sont toujours d'abord prononcés à tort, que le jugement juste et vrai ne viendra pas.”
JURANVILLE, 2025, PHL
COMMANDEMENT, Parole, Création, Dieu
“Qu'est-ce qui est l'essentiel pour le commandement de l'amour dans sa lutte contre le paganisme? Permettre qu'à l'amour du Dieu pour lui l'homme réponde en produisant son œuvre propre. Œuvre où il témoigne de son amour pour Lui et dont elle confirme l'Œuvre qu'est la Création. Et œuvre où il accède à l'amour pour le prochain parce qu'il n'y a pas d'œuvre véritable sans ouverture, à l'autre homme, de l'espace pour son œuvre à lui. Les trois premiers commandements appellent l'homme, à l'exemple de Dieu, à produire son œuvre propre et à permettre l'œuvre de l'Autre. Les trois commandements suivants, qui portent sur les relations à l'autre homme comme sujet individuel, montrent la production de l'œuvre se faisant en assumant jusqu'au bout la finitude alors rencontrée. Les trois derniers commandements montrent la production de l'œuvre devant se faire en s'abstrayant résolument de ce qui, dans le monde social, peut en détourner - car il y aura toujours dans ce monde quelque chose qui relève du paganisme… Le commandement de l'amour, par quoi s'exprime la Révélation, et qui se monnaye dans les divers commandements du Décalogue, introduit finalement, par et pour les œuvres qu'il invite les hommes à créer, l'espace du jugement. D'un jugement où il s'agit, non pas, comme dans la philosophie classique, d'appliquer un concept formel à ce qui apparaît dans la réalité ou d'y retrouver un tel concept, mais de faire usage des concepts véritables ou existentiels (le beau, l'angoisse, la justice, la responsabilité, etc.) que la Révélation amène les hommes existants à former. Non pas : « Cette rose est rouge », mais « Cette rose est belle. » C'est dans ce jugement qui évalue que s'accomplit le concept, le concept véritable.”
JURANVILLE, 2025, PHL
LIBERTE, Finitude, Pulsion, Conditions
“La finitude élevée à sa vérité, la finitude essentielle, est finalement foi. Foi de l'Autre divin dans les créatures, dans les hommes, et en ce qu'ils en viendront, par leurs œuvres, à confirmer son œuvre à lui qu'est la Création, qui recevra alors tout son sens. Foi des hommes dans les œuvres qu'ils entreprennent et, consciemment ou non, dans l'Œuvre divine. Cette foi (par nous définie comme autonomie et en même temps finitude) est, pour les hommes, ce par quoi d'abord ils accueillent la grâce reçue qu'ils auront, comme nous l'avons dit, à accomplir en élection, mais en élection qui aura à s'accomplir à son tour en une grâce nouvelle. Face à la finitude radicale comme pulsion de mort, la foi est la véritable pulsion de vie. D'une vie qui se déploie en existence, vers l'Autre, pour devenir suprêmement vie spirituelle.”
JURANVILLE, 2025, PHL
COMMANDEMENT, Amour, Grâce, Analyste, LACAN
Comment le commandement passe-t-il de l'amant à l'aimé ? Comment l'amour de Dieu (ou de l'analyste, dans le transfert) peut-il susciter une réponse authentique chez l'homme (ou le patient) sans être une contrainte ? Juranville pose que le commandement ne s'accomplit pas par la force, mais par la grâce. Elle est définie paradoxalement comme un "effacement" ou une "dé-position"de soi. Celui qui commande (l'Amant, Dieu, l'analyste) doit renoncer à sa position de domination ou de vérité absolue. Ainsi le Christ (puis le Saint) choisit l'abaissement pour ne pas exercer de fascination tyrannique sur le disciple. Ainsi l'analyste, selon Lacan, doit "déchoir" de sa position idéale pour devenir un "déchet" (l'objet a), permettant au désir du patient d'émerger. Mais Juranville corrige ou complète la vision lacanienne de la cure. Si Lacan parle d'une "hypnose à l'envers" où l'analyste incarne l'objet passif, Juranville insiste sur le fait que cet abaissement (temporaire, et dûment payé en retour) est un acte absolument libre. L'analyste ne subit pas cet état ; il s'offre "par amour" (amour de transfert initial chez l'analyste). C'est cette autonomie de l'amant (l'analyste, au départ) qui permet à l'aimé de ne pas être simplement conforté dans sa névrose, mais aidé à devenir "vraiment lui-même". Mais toute liberté humaine reste finie, et la grâce même peut être détournée. Levinas parle d'ailleurs de liberté "non héroïque". L'homme conserve la terrible capacité de refuser l'amour, de choisir à nouveau le mal, la non-liberté ou l'idolâtrie. C'est pourquoi le simple "commandement de l'amour" (aimer Dieu et son prochain) ne suffit pas à lui seul et doit se déployer à travers des règles concrètes : les commandements du Décalogue.
"L’amour peut, par la grâce qu’il porte en lui et par l’attrait qu’elle exerce, susciter réellement en celui qui est aimé un amour répondant à l’amour de celui qui aime. L’attrait exercé par la grâce est effectif, la grâce est efficace, parce que celui qui la dispense est absolument libre. En cela, la formulation de Lacan que nous venons de citer est partielle et trompeuse: l’analyste n’est pas un « hypnotisé à l’envers »; il ne s’est pas réduit, par fascination et hypnose, à l’objet-déchet; il s’offre ainsi librement et, on peut le dire, par amour pour l’autre, pour le patient-analysant – amour de transfert qui commence chez l’analyste avant d’advenir, ce qui est attendu et désiré, chez l’analysant. Kierkegaard dit très justement: « Pour qu’on puisse vraiment dire d’une chose qu’elle attire à soi, elle doit d’abord être en soi » – consistance, autonomie, liberté. Sinon il n’y aurait là que prétexte et celui qu’on prétend être attiré serait en fait conforté dans son identité fausse. L’attrait exercé par la grâce est effectif parce qu’il dégage en celui qui est attiré la liberté comme possibilité suprême de son être."
JURANVILLE, 2025, PHL
COMMANDEMENT, Amour, Dieu, Paradoxe
Suite à l'impasse de la philosophie classique (Kant) qui rationalise l'amour pour éviter le paradoxe, la philosophie de l'existence (Kierkegaard, Rosenzweig) et la psychanalyse (Lacan) redonnent au paradoxe du commandement de l'amour toute sa puissance et sa vérité. Pour que le paradoxe de l'amour (contradiction et vérité simultanées) soit pris au sérieux, la philosophie doit accepter la condition de possibilité même du paradoxe : soit la finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal). L'homme ne peut donc pas trouver la solution en lui-même (ni par la réminiscence platonicienne, ni par la mémoire hégélienne) : la solution ne peut venir que de l'extérieur, de l'Autre divin. Certes un tiers ne peut pas commander l'amour, mais, l'amant le peut. Le commandement n'est légitime que s'il sort de la bouche de celui qui aime déjà : "Aime-moi !". C'est donc parce que Dieu aime en premier (l'Amant divin) qu'il peut commander à l'homme d'aimer en retour. Et il faut être Dieu pour ne pas jouir, ou pervertir en manipulation, une telle disposition (Juranville prend, à titre de contre-exemple, le cas du héros Solal d'Albert Cohen). L'amour véritable (celui commandé par Dieu) installe une dialectique temporelle : l'initiative divine est un jaillissement, un amour de l'instant, tandis que la réponse humaine s'inscrit dans la durée et devient foi (fidélité), et oeuvre. Cette réponse implique la "honte" de son état antérieur (le péché, l'enfermement en soi) et la reconnaissance que l'on a été sauvé de soi-même par l'Autre. Même si Lacan n'utilise pas le terme "paradoxe", sa définition de l'amour comme métaphore rejoint cette structure : l'amour est un signifiant, et à ce titre "commande" effectivement. L'amour advient quand l'aimé (éroménos) se transforme en aimant (érastès). C'est le passage de la passivité à l'activité aimante, en réponse à l'amour de l'autre, qui constitue le miracle de l'amour.
"Le paradoxe reçoit sa portée essentielle quand la philosophie en vient à affirmer l’existence et, précisément, la finitude radicale en l’homme de cette existence, le fait que sa nature se corrompt et qu’il veut le mal pour le mal (pulsion de mort). La contradiction ne peut plus alors être résolue par lui en rentrant en soi, en retrouvant l’identité toujours présente à l’intérieur de soi (réminiscence platonicienne, Erinnerung hégélienne); elle devient absolue; elle ne peut plus être résolue que par l’Autre et, pour l’homme en général, par l’Autre divin. Contradiction et en même temps vérité, c’est la définition, pour nous, du paradoxe. Lequel est dégagé dans sa portée essentielle en premier par Kierkegaard. Paradoxe certes avant tout pour lui du Christ comme Dieu-homme: il se résout selon nous par la réponse que lui font les hommes quand ils ont suffisamment observé les commandements et établissent le monde juste, sans plus de violence sacrificielle instituée."
JURANVILLE, 2025, PHL
COMMANDEMENT, Paradoxe, Amour, Devoir, KANT
La philosophie a besoin du paradoxe pour briser le savoir ordinaire (doxa) et accéder à la vérité, puisque le paradoxe est contradiction et en même temps vérité. Cependant, pour la philosophie classique, le paradoxe ne peut être une vérité essentielle ou définitive. Il n'est qu'un passage. La philosophie antique postule que l'homme a un rapport naturel au Bien et au Vrai. Elle refuse l'idée d'une "rupture radicale" indépassable. Kant de son côté se sert d'un paradoxe méthodologique, il admet une contradiction constitutive de l'homme (entre sa finitude et sa raison/désir d'absolu). Il admet même un "paradoxe de la méthode" dans sa morale : il faut déterminer la Loi morale avant de définir le Bien (et non l'inverse). Pourtant, Kant s'empresse de "résoudre" ces contradictions par le système critique (séparation entre ce qu'on peut connaître et ce qu'on doit faire) ; et il ne voit aucun paradoxe essentiel dans le commandement évangélique ("Aime Dieu... Aime ton prochain") : comme Dieu n'est pas sensible, on ne peut l'aimer par inclination, donc "aimer Dieu" signifie simplement "exécuter volontiers ses commandements". De même comme on ne peut commander l'affection (l'amour pathologique), "aimer son prochain" signifie "pratiquer ses devoirs envers lui". Conclusion : Kant transforme le commandement de l'amour (impossible émotionnellement) en une exigence morale d'action (possible volontairement). Il gomme le paradoxe en faisant de l'amour une "disposition morale". Bref, la philosophie classique manque la portée essentielle du paradoxe de l'amour parce qu'elle reste attachée au dogme socratique : "Nul n'est méchant volontairement" ; et même si Kant parle d'un "mal radical", il n'est pas prêt de reconnaître en l'homme une "volonté absolument mauvaise" qui prendrait la pleine mesure de la finitude humaine et du "péché".
JURANVILLE, 2025, PHL
COMMANDEMENT, Amour, Dieu, Prochain
“Commander (déjà, mander), c’est faire venir. Commander à ses passions, c’est, inspiré par un désir supposé bon qui risquerait d’être contrecarré, faire venir en elles un semblable désir, les faire venir à ce désir. Commander serait non pas tant agir sur une volonté, qu’agir par la volonté sur un désir, par la volonté en tant qu’en elle s’exprime un désir pour qu’un semblable désir advienne en celui auquel s’adresse le commandement – ou la commande. Or le désir auquel l’Autre (voire les Autres) qu’on désire devrait accéder, le désir qui est en même temps vérité, c’est l’amour. Le commandement essentiel est bien en cela commandement de l’amour, commandement de celui qui aime pour obtenir l’amour en retour."
JURANVILLE, 2025, PHL